Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/341

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Elle serra tout à coup le bras de Ladislas, comme saisie par une pensée subite. — Écoutez, lui dit-elle : s’il savait que vous ne pouvez remettre le bracelet à celle qui le lui a donné, ainsi que vous l’avez promis, croyez-vous qu’il en souffrirait, que son cœur en serait triste ?

— Oui, répondit Ladislas, ce serait pour lui un deuil profond.

— Quel était l’uniforme des cavaliers qui vous ont chargés ?

— Veste verte, passe-poil rouge, chapska blanc.

— Bien ; ce sont des impériaux, c’est le régiment des lanciers de l’empereur. La couleuvre a des dents de vipère, ils le sentiront.

— Que veux-tu dire ?

— Rien, rien, taisez-vous, nous sommes arrivés.

Elle le guida à travers les tentes dépenaillées, les ânes attachés, les hommes endormis. On les regardait et on les laissait passer sans mot dire. Ils parvinrent ainsi jusqu’à une sorte de gourbi moitié feuillage et moitié toile où brûlait une lampe graisseuse qui donnait plus de fumée que de lumière ; une vieille femme ridée, en guenilles, grommelant comme un chien hargneux, agitait dans une marmite une nourriture sans nom. Elle accueillit Mezaamet avec une bordée d’injures.

— Ar ! chienne ! coureuse ! te voilà donc enfin ! Je te fouetterai pour te faire tenir en place, je me suis égosillée à t’appeler. Que m’amènes-tu là ? qu’est-ce que tu veux que je fasse de ce blessé ? Si les impériaux le découvrent, ils le pendront à un arbre en guise d’épouvantail pour les oiseaux.

— Tais-toi, vieille chauve-souris, lui répondit Mezaamet ; j’ai le cœur noir, l’homme au bracelet est mort.

— Je le lui avais prédit, reprit la vieille, quand tu as renversé mon sable, méchante femelle de renard : il n’avait qu’à partir lorsque je le lui ai conseillé ; mais tous ces chrétiens sont comme cela, ils se moquent de nous et ne nous croient que lorsqu’il n’est plus temps.

Sans plus faire attention aux paroles de la vieille, Mezaamet conduisit Ladislas dans un coin de cette hutte misérable ; elle l’aida à s’étendre sur une paillasse rembourrée d’herbes sèches ; elle lui fit boire quelques gouttes d’eau-de-vie de grain, lui frotta le front avec un onguent, et plaça sur lui une couverture où il y avait plus de trous que d’étoffe.

— Dormez sans crainte, lui dit-elle, ici vous êtes en sûreté.

Épuisé par la fatigue et la perte de son sang, Ladislas tomba dans un engourdissement qui était de la somnolence et non pas du sommeil ; les images que lui offrait son cerveau surexcité se mêlaient aux choses de la vie réelle ; il entendait encore les bruits de la