Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/534

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min sans te laisser effrayer, ni par ton vieux parrain, qui croit que tous les habitans de la ville haute sont damnés, ni par la Tonine, qui a souffert dans son enfance et qui croit voir des Molino partout. D’ailleurs tu es jeune, et tu as besoin encore de ta liberté d’esprit. Ne songe donc ni au mariage ni à l’amour. Tu n’as pas un jour, pas une heure à perdre si tu veux faire fortune !

Quand Sept-Épées eut pris congé de Gaucher et de Lise, celle-ci gronda son mari des mauvais conseils qu’il donnait à ce jeune homme.

— Tu es donc ambitieux aussi, toi ? lui dit-elle.

— Ambitieux de te rendre heureuse, répondit gaiement et franchement le brave jeune homme.

— Oui, c’est bon, ce que tu me dis là, mais peut-être que tu regrettes de m’avoir épousée cependant !

— Ma foi non ! dit Gaucher d’une voix forte et joyeuse ; je n’aurais jamais eu la patience d’amasser du bien pour moi seul, et sans toi je ne me sentirais bon à rien !

Et il embrassa sa femme sur les deux joues. Sept-Épées, qui s’en allait, entendit de la rue ces baisers sonores et ces franches paroles. Son cœur se serra. « Ne songe ni au mariage ni à l’amour, lui avait dit Gaucher, ce qui signifie, se disait Sept-Épées à lui-même, ne connais ni le bonheur ni le plaisir ! Quoi donc alors ? le travail, l’obstination, l’enfer pendant toute ma jeunesse ? C’est là un arrêt bien dur, et qui a l’air de condamner mon ambition ! »

Sept-Épées, au lieu de rentrer chez lui, dépassa son logement, sortit de la ville, et remonta, comme au hasard, le courant impétueux de la rivière. La nuit était sombre, et, dans cette gorge profonde, le sentier n’était éclairé que par le reflet argenté des cascades. « Je devrais pourtant me trouver fort soulagé, se disait-il, car me voilà tout à fait délivré de la fantaisie du mariage ! Cette Tonine est une brave fille, après tout, d’avoir présenté les choses de manière à ce que Gaucher n’ait point eu de reproches à me faire. Il s’imagine que c’est elle qui me refuse, tandis que si j’avais été forcé d’avouer la vérité, nous serions mortellement brouillés à cette heure ! Oui, oui, la Tonine a de l’esprit, de la prudence et un cœur généreux ! »

Et, tout en pensant à la conduite de Tonine, Sept-Épées se mit à la regretter et à se dire que la plus grande sottise qu’il eût faite n’était peut-être pas de l’avoir courtisée sans réflexion, mais d’avoir renoncé à elle après avoir trop réfléchi. Et puis, grâce à l’inconséquence à laquelle ne peut échapper une âme fière lorsqu’elle s’est laissé dominer par un moment de mauvaise foi, le jeune armurier se trouvait tout à coup blessé de l’espèce de dédain caché au fond du prétendu refus de Tonine. — Et si c’était un refus bien réel