Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/839

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— Oh que non ! si vous aviez dû tomber, ce n’est pas ma force qui vous aurait retenu.

— Excusez-moi, c’est votre bon cœur qui m’a donné la force de me retenir.

— Il ne faut pas avoir grand bon cœur pour empêcher un homme de se noyer. D’ailleurs vous vous seriez sauvé de l’eau ; je me souviens du temps où, tout jeune garçon, vous piquiez des têtes par-dessus le Trou-d’Enfer avec mon cousin Louis !

— Vous vous en souvenez, Tonine ? Je croyais que vous aviez tout oublié de moi, et je dois dire que je le méritais bien.

— Allons ! il ne s’agit pas de ça, reprit Tonine ; occupez-vous donc de ce pauvre vieux, qui ne sait peut-être guère répondre au médecin.

— Je vous retrouverai ici, Tonine ?

— Dame ! bien sûr ! il ne fait pas un temps à cueillir des marguerites !

— Laissez-moi au moins allumer ma forge pour vous réchauffer ; ça sera l’affaire d’un instant.

Et, sans attendre la réponse, Sept-Épées alluma le feu et fit gronder le soufflet, après quoi il courut à l’étage supérieur, où, dans un coin assez bien clos, était située la soupente habitée par son malade.

— Cet homme n’est pas bien, lui dit tout bas le médecin, et il n’est pas facile de le soigner. Il faudrait envoyer vite à la ville haute chercher les remèdes que j’ai prescrits, et surtout le forcer à les prendre, car il m’a l’air peu disposé à suivre mes ordonnances.

Sept-Épées n’avait personne à envoyer et n’osait laisser Audebert seul. Il pria le médecin de retourner à la ville et de donner la commission à un exprès.

— Ce sera trop long ! dit Tonine, qui était venue au seuil de la chambre ; le dimanche, et par ce mauvais temps, vous ne trouverez peut-être personne. Allez-y vous-même, Sept-Épées ; moi, je resterai ici, et je garderai le malade.

— Non ! non ! vous ne pourriez pas, il a le délire.

— Pas du tout, reprit-elle en touchant le bras du malade. Je ne lui sens plus de fièvre. Soyez tranquille, nous nous entendrons très bien tous les deux, n’est-ce pas, père Audebert ?

— Qui donc es-tu, ma fille ? dit le vieillard rassemblant ses idées. Ah ! oui, tu es la sœur de la pauvre Suzanne. Va, va, tu as raison ! je ne voudrais pas te faire de peine ; tu es comme moi, tu en as eu bien assez dans ta vie !

— Vous voyez, dit Tonine à Sept-Épées. Partez, partez ! M. le docteur Anthime vous mènera vite à la ville ; il a un bon cheval.

— Anthime ? s’écria Audebert, qui avait repris sa raison comme