Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/962

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Il débarquait à Calcutta, vers la fin de janvier 1858, au moment où les esprits les plus timorés commençaient à se rasseoir et à ne plus douter de la victoire finale. Sans doute il restait beaucoup à faire, sans doute il y avait encore place pour mainte erreur et maint désastre, sans doute il fallait s’attendre à voir couler encore bien du sang ; mais le premier choc de la révolte, choc effrayant, imprévu, qu’on avait pu croire irrésistible, avait en définitive laissé debout l’édifice, un moment ébranlé, de la puissance britannique dans l’Inde. L’Oude cependant et le Rohilcund étaient encore en armes. Agra tremblait, sans cesse menacée. À Lucknow, cent cinquante mille rebelles armés et organisés s’appuyaient sur une population énorme (un million d’âmes, dit-on), leur complice plus ou moins volontaire. Les derniers mouvemens de l’armée anglaise, alors commandée par sir Colin Campbell, avaient pour but d’en finir avec cet immense foyer de révoltes.

On se souvient peut-être des deux entreprises successivement tentées sur Lucknow : la première (25 septembre 1857) pour dégager l’héroïque petite garnison qui défendait contre tout espoir les murs démantelés de la Résidence ; la seconde (17 novembre) pour retirer de ce poste périlleux les braves soldats qui, sous Havelock, s’y étaient jetés et maintenus. Cette fois les Anglais avaient complètement évacué la capitale du royaume d’Oude ; mais, dans un des palais voisins, dans une des résidences royales (nommée l’Alumbagh), ils avaient laissé, à quelques milles de Lucknow, sous les ordres de sir James Outram, une garnison d’environ deux mille hommes, comme pour braver les rebelles, défier leurs bandes innombrables et attester leur impuissance flagrante. Maintenant il s’agissait de reprendre l’offensive et de les chasser de la grande cité où régnait, sous le patronage d’une altière begum, un fantôme de roi, un enfant, Brijeis-Kuddr, c’est-à-dire, en bon français, « l’Égal de la planète Mercure ; » mais auparavant il fallait débarrasser Cawnpore, placée sur la ligne de communication qu’on laissait derrière soi, d’un corps de troupes ennemies qui, profitant d’un moment où cette ville était incomplètement défendue [1], était audacieusement venu la menacer. C’était le fameux « contingent de Gwalior » levé, commandé, aux frais du marahajah, par les officiers anglais, mais qui, dès le début de l’insurrection, à Hattrass comme à Neemuch,

  1. Le brigadier Wyndham y avait été laissé avec un très petit nombre de troupes, et, attaqué, dit-on, à l’improviste, avait couru des dangers assez sérieux. La panique à laquelle, en cette occasion, les soldats anglais se laissèrent aller étonna singulièrement les Sikhs, appelés à combattre à côté d’eux. « Vous n’êtes donc pas de la race qui nous a vaincus ? » demandait l’un de ces braves montagnards aux jeunes recrues qu’il voyait se réfugier en désordre derrière les batteries du pont de Cawnpore.