Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/983

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Les six autres (on a présumé qu’ils ne savaient pas nager) se jetèrent en furieux sur l’ennemi et tombèrent percés de coups. De ceux que le Gange avait reçus et qui s’échappaient à la nage sous une grêle de balles, deux furent tués presque immédiatement. Un troisième, un artilleur, qui pour se reposer un moment se mit à nager sur le dos, à faire la planche, comme on dit vulgairement, dériva trop près du bord, où il fut traîtreusement harponné, puis sabré. Les quatre autres, dont le lieutenant Delafosse était un, — trois d’entre eux étaient blessés, — lassèrent la persévérance diabolique des cipayes. Après avoir fait, toujours nageant, près de six milles, ils s’entendirent héler en termes à peu près rassurans par deux ou trois cipayes, appartenant, disaient-ils, à un rajah du parti anglais. Confiance ou désespoir, les fugitifs se livrèrent. On ne les avait pas trompés. Ils furent conduits au rajah de Raïswarra [1] (Oude), qui les accueillit, les protégea, les fit vivre du 29 juin au 28 juillet. Alors ils purent rejoindre une des colonnes anglaises qui sillonnaient le pays.

Nous touchons, Dieu merci, au dénoûment de ce drame affreux, et ce dénoûment, sur lequel plane comme un nuage, comme une vapeur de sang, n’en a peut-être frappé que davantage l’imagination publique : elle a rempli de formes hideuses, d’apparitions fantastiques, ce théâtre vide, muet, sanglant, où l’appelaient cent relations vengeresses. On lui a donné en pâture quelques débris mutilés, un puits comblé de cadavres, un édifice à jamais flétri, la Maison-du-Massacre (Massacre-House), quelques murailles rayées de coups de sabre, des dalles humides encore où le pied glissait sur une fange noirâtre qui devait être du sang figé : çà et là une poignée de cheveux blonds, un vêtement d’enfant, un feuillet de Bible, un jouet brisé ; puis on l’a conviée à deviner ce qui avait dû se passer en ce lieu funeste. Ce qu’elle a rêvé, ce qu’elle s’est représenté, passe tout ce que les plus sombres poètes ont écrit des derniers cercles de l’enfer. Ce qui est résulté de cette fièvre de pensée a, nous le croyons sincèrement, dépassé par malheur ce qu’elle avait enfanté de plus monstrueux. Nous estimons au centuple, — et sans croire exagérer d’un seul meurtre, — le nombre des malheureux Hindous qui ont souffert la torture et subi les plus ignominieux supplices pour expier un forfait dont ils étaient innocens, un forfait qui a peut-être été l’œuvre de quelques misérables chassés du champ de bataille, ivres de honte, altérés de vengeance. Examinons en effet ce qu’on sait de positif.

Cent quatre-vingts femmes tombées, à différentes dates, entre les

  1. Maharajah Dig-Bajah-Singh.