Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/68

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protection (hélas ! la publication de ces lettres lui a suscité les désagrémens qu’il redoutait le plus !), un de ses défenseurs, disais-je, en cette circonstance, s’écrie triomphalement : « Les clameurs provoquées par cette correspondance rappellent l’utile et terrible agitation que soulevèrent par toute l’Allemagne les xénies de Gœthe et de Schiller. » Non, mille fois non, ce qu’il y a précisément de fâcheux dans ces confidences moqueuses, c’est que ce ne sont pas des xénies. Schiller et Gœthe veulent décréditer les poètes sans poésie, les romanciers sans invention, les critiques sans idéal, qui affadissent le goût public et finiraient par rendre la nation allemande insensible aux émotions de l’art ; que font-ils ? Ils ne médisent pas de leurs adversaires dans des notes mystérieuses, ils saisissent l’arc antique, l’arc des grands jours, celui avec lequel le divin Ulysse immola les profanateurs de son foyer. Pénélope, dans ce recueil d’épigrammes, c’est la poésie elle-même ; les xénies sont le massacre des prétendans, un massacre exécuté par des artistes, avec une force qui n’exclut pas la grâce, avec une verve aussi enjouée que terrible. Des centaines de victimes tombèrent percées de flèches d’or. Eh bien ! figurez-vous Alexandre de Humboldt exerçant dans le domaine des idées politiques et morales une fonction analogue à celle-là ; voyez-le, mécontent, irrité, se levant tout à coup, et avec l’autorité du génie, avec le prestige de la gloire, frappant d’épigrammes acérées les hommes qui trahissaient les libérales traditions de la Prusse ! Ce seraient là les xénies de Humboldt, et sous quelque forme qu’il les eût produites, elles auraient leur place à côté des xénies de Gœthe et de Schiller. Mais non, il se tait, et se contente d’écrire en cachette de petites notes assez mesquines, peinture incomplète d’une société qu’il aurait pu caractériser en traits si expressifs, critique sournoise d’une cour dont il eût peut-être par sa franchise modifié les fâcheuses tendances. Son excuse, je persiste à le croire, c’est que ces billets ne devaient point être publiés sous cette forme. Il meurt ; aussitôt voilà ses confidences rassemblées d’une main hâtive et jetées en pâture à la foule.

Cette espèce d’impatience est une des choses qui condamnent le plus hautement, à mon avis, la publication dont l’Allemagne s’est émue. Certes, il est des pages, même médiocres, qui, signées de certains noms, appartiennent nécessairement à l’histoire littéraire. On n’est pas impunément un grand poète, un grand philosophe, un savant du premier ordre ; nous voulons connaître les pensées intimes des héros de la vie intellectuelle et morale. S’il y a là une servitude pour l’homme de génie, il faut qu’il s’y résigne ; c’est la rançon de sa gloire. Voyez cependant avec quelles précautions respectueuses on avait publié jusqu’ici ces correspondances des esprits