Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/75

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preniez une idée complète de la composition de mon œuvre. Voyez le passage où je parle de Schelling, et la page où il est question de Hegel. L’assurance formelle donnée par moi que je n’entends pas accuser le créateur de la philosophie de la nature le disposera sans doute à me pardonner plus aisément les sarcasmes sans pitié que m’inspirent les joyeuses saturnales, le bal masqué des plus fous de ses disciples. Il faut avoir le courage d’imprimer ce que l’on a dit et écrit depuis trente ans. Ce fut là une époque déplorable, dans laquelle l’Allemagne s’est profondément abaissée, bien au-dessous de l’Angleterre et de la France. On pratiquait alors une chimie où l’on ne se mouillait pas les mains.

«…Je voudrais que le caractère de mon livre fût la généralité et la grandeur des vues, la chaleur et, autant que possible, la grâce du style, la traduction des termes techniques en expressions heureusement choisies, propres à décrire les choses et à les peindre aux yeux.

« Corrigez librement, mon cher ami ; je suivrai vos indications partout où je le pourrai. Je veux renvoyer dans les notes certains détails d’une érudition qui n’a rien de vulgaire. Il faut que ce livre soit un reflet de moi-même, de ma vie, de ma vieille et antique personne (meiner wralten Person). Avec cette liberté d’exécution que je réclame, je puis procéder par aphorismes. Les choses seront indiquées plutôt que développées à fond. Maintes pages ne seront bien comprises que de ceux qui connaissent profondément une branche particulière de l’histoire naturelle. Cependant la forme de mon exposition est telle, je le crois, que rien n’arrêtera ceux qui en savent moins. Mon but véritable est de planer au-dessus de tout ce que nous savons en l’année 1841. Mens agitat molem ; puisse l’esprit être encore là !

« Qu’un pareil ouvrage ne puisse être achevé par un seul homme, et surtout par un homme qui date de la comète de 1769, cela est clair comme le jour. Les fragmens détachés doivent être publiés par livraisons de douze à quinze feuilles, de telle sorte que ceux qui m’enterreront aient au moins dans chaque fragment une œuvre qui forme un tout… La partie simplement et scientifiquement descriptive sera toujours mêlée à la partie oratoire. C’est ainsi qu’est la nature elle-même. L’aspect des étoiles scintillantes nous pénètre de joie et d’enthousiasme, et ce sont pourtant ces mêmes étoiles qui se croisent sur la voûte des cieux selon des figures mathématiques. L’essentiel, c’est que l’expression reste toujours noble ; grâce à cette noblesse du langage, la description de la nature laisse infailliblement dans l’esprit une impression grandiose. »


Ainsi le Cosmos, qui semble prêt à paraître en 1834, devient un travail si vaste en 1841, que l’auteur, désespérant de le conduire à bon terme, entreprend de le publier par fragmens, et par fragmens qui composent un tout, afin de laisser au moins quelques parties complètes de son monument inachevé. Au moment où l’immensité de son œuvre lui apparaît, Humboldt ne tremble pas. Quelle juvénile ardeur dans les pages qu’on vient de lire ! Notez que celui qui parle ainsi est déjà dans sa soixante-douzième année. Ces scrupules,