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chant les faits, complétant les indications l’une par l’autre, il a eu le bonheur de restituer à l’histoire ces scènes si originales et si grandes.

Les plus touchans épisodes du gouvernement de saint Séverin, ce sont ses rapports avec les chefs barbares. Bien qu’il se considérât comme suscité de Dieu pour soutenir la société romaine à l’agonie, pour la retirer peut-être des ombres du sépulcre, sa grande âme semblait grandir encore au milieu de ces races féroces dont il avait à déjouer les ruses ou à repousser les attaques. Face à face avec les Ruges, les Suèves, les Hérules, les Alamans, les Ostrogoths, « mieux eût valu pour lui bien souvent, dit M. Thierry, habiter parmi les loups et les ours du mont Cettius. » C’était en effet dans les solitudes sauvages du Cettius qu’il allait chercher de temps à autre les saintes extases dont s’était nourrie sa jeunesse; mais aussi, quand sa charité intrépide le ramenait parmi les hommes, quelle joie pour lui de voir les ours et les lions de la Germanie se coucher à ses pieds! Les plus belles légendes de l’histoire des saints ne valent pas ces récits de l’histoire réelle. A la hyène de saint Macaire, aux onagres et aux lions de saint Antoine, à tous ces monstres qui sentent la douceur des paroles divines et viennent lécher les mains des cénobites, je préfère le roi des Ruges, Flaccithée, confiant à saint Séverin les soucis qui le tourmentent, ou plutôt c’est le souvenir de pareilles scènes qui inspirait plus tard les légendes populaires et les narrations des hagiographes. Guidé par les conseils du saint, sauvé même, grâce à lui, d’une embûche mortelle, le vieux roi, dans ses dernières années, répétait sans cesse à ses fils : « Obéissez à l’homme de Dieu, si vous voulez, à mon exemple, régner en paix et vivre longuement. » Un jour, des sujets de Flaccithée, des soldats ruges qui allaient chercher du service en Italie, passant près de la cellule de Séverin, entrèrent pour le saluer. L’un d’eux était de si haute taille qu’il ne put franchir le seuil qu’en baissant la tête;... mais c’est dans le récit de M. Thierry qu’il faut lire cette mémorable scène. « C’était, dit-il, un homme assez jeune, d’un air martial, et dont la physionomie intelligente et hardie contrastait avec son misérable accoutrement de peaux de mouton sales et déchirées. « Tu es grand, et pourtant tu grandiras encore, » lui dit Séverin en fixant sur lui un de ces regards qui semblaient percer l’avenir. Le Barbare recueillait avec avidité les paroles du saint, comme si elles eussent répondu à une consultation intérieure, et il tressaillit quand celui-ci ajouta en le congédiant : « Poursuis ta route, va en Italie sous les peaux grossières qui te couvrent; le temps n’est pas loin où le moindre des cadeaux que tu distribueras à tes amis vaudra mieux que tout le bagage qui fait maintenant ta