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trouvèrent avoir passé, à leur insu, d’un monde à l’autre. Il y avait moins de glace alors, et ils assurent avoir touché le pôle (à sept lieues seulement de distance). Le Groenland ne les séduisit pas : ce n’est pas la terre qu’ils cherchaient, mais la mer seulement et les routes de la baleine. L’Océan est son gîte, et elle s’y promène, en large surtout. Chaque espèce habite de préférence une certaine latitude, une zone d’eau plus ou moins froide. Voilà ce qui traça les grandes divisions de l’Atlantique.

La populace des baleines inférieures, qui ont une nageoire sur le dos (baléinoptères), se trouve au plus chaud et au plus froid, sous la ligne et aux mers polaires. Dans la grande région intermédiaire, le cachalot féroce incline au sud, dévaste les eaux tièdes. Au contraire, la baleine franche les craint, ou les craignait plutôt, car elle est si rare aujourd’hui ! Nourrie spécialement de mollusques et autres vies élémentaires, elle les cherchait dans les eaux tempérées, un peu au nord. Jamais on ne la trouvait dans le chaud courant du midi ; c’est ce qui fit remarquer le courant, et amena cette découverte essentielle de la vraie voie d’Amérique en Europe. D’Europe en Amérique, on est poussé par les vents alizés.

Si la baleine franche a horreur des eaux chaudes et ne peut passer l’équateur, elle ne peut tourner l’Amérique. Comment donc se fait-il qu’une baleine blessée de notre côté dans l’Atlantique se retrouve parfois de l’autre, entre l’Amérique et l’Asie ? C’est qu’un passage existe au nord : seconde découverte, vive lueur jetée sur la forme du globe et la géographie des mers.

De proche en proche, la baleine nous a menés partout. Rare aujourd’hui, elle nous fait fouiller les deux pôles, du dernier coin du Pacifique au détroit de Behring, et l’infini des eaux antarctiques. Il est même, une région énorme qu’aucun vaisseau d’état ni de commerce ne traverse jamais, à quelques degrés au-delà des pointes d’Amérique et d’Afrique. Nul n’y va que les baleiniers.

Si l’on avait voulu, on eût fait bien plus tôt les grandes découvertes du XVe siècle. Il fallait s’adresser aux rôdeurs de la mer, aux Basques, aux Islandais ou Norvégiens, à nos Normands. Pour des raisons diverses, on s’en défiait. Les Portugais ne voulaient employer que des hommes à eux, et de l’école qu’ils avaient formée. Ils craignaient nos Normands, qu’ils chassaient et dépossédaient de la côte d’Afrique. D’autre part, les rois de Castille tinrent toujours pour suspects leurs sujets les Basques, qui, par leurs privilèges, étaient comme une république, et de plus passaient pour des têtes dangereuses, indomptables. C’est ce qui fît manquer à ces princes plus d’une entreprise. Ne parlons que d’une seule, l’invincible Armada. Philippe II, qui avait deux vieux amiraux basques, la fit commander