Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/127

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nègres eux-mêmes l’exige ! — Quel bonheur, disent les propriétaires d’esclaves, quel bonheur pour les pauvres noirs d’avoir échangé leur servitude sur les bords du Niger, contre une servitude sur les rivages du Mississipi ! Ils vivaient comme des animaux à l’ombre de leurs baobabs, ils.étaient vendus pour une bouteille d’eau-de-vie ou faits captifs dans quelque guerre sanglante, ils avaient sans cesse à craindre d’être sacrifiés vivans sur la tombe d’un chef. Pour eux, aucun progrès ; grossiers et nus comme leurs pères, ils n’avaient d’autre joie que la satisfaction de leurs appétits matériels. ; Aujourd’hui les nègres d’Amérique sont encore esclaves, il est vrai ; mais ils ont quitté les ténèbres pour la lumière, la barbarie pour la civilisation, l’idolâtrie pour le christianisme en un mot ; la mort pour la vie !

C’est donc par humanité que les négriers ont volé des millions de noirs sur la côte d’Afrique, ont fomenté les guerres civiles dans tous les petits royaumes de ce continent, ont entassé à fond de cale les corps de tant de malheureux ! ils étaient les hérauts de la civilisation, et la postérité ne saura trop les bénir d’avoir accompli au péril de leur vie ce grand œuvre du rapprochement des races. Ils prétendent avoir fait, au nom de Mammon, par la ruse, le vol, l’assassinat et la guerre civile, plus que ne peuvent faire les envahissemens graduels et pacifiques du commerce, de l’émigration libre, de l’éducation ! Ils ont rendu plus de services à l’humanité que les missionnaires du sud de l’Afrique ! Pour tout dire, l’esclavage est, d’après les logiciens du sud, la base même des sociétés, et sans l’asservissement d’une moitié de d’humanité, le progrès serait impossible pour l’autre moitié. Les propriétaires d’esclaves vont jusqu’à revendiquer une solidarité glorieuse avec ceux qui ont élevé le Parthénon et gagné la bataille de Salamine. À les en croire, si la république athénienne doit être à jamais l’éblouissement des âges, c’est que ses libres citoyens pouvaient s’occuper de grandes choses en laissant les travaux serviles à des êtres dégradés. « Il est des hommes, dit George Fitzhugh, un des plus éloquens défenseurs de l’esclavage, il est des hommes qui naissent tout bâtés, et il en est d’autres qui naissent armés du fouet et de l’éperon… Toute société qui veut changer cet ordre de choses institue par Dieu même est condamnée d’avance à la destruction ! » Dût le monde entier les abandonner, les planteurs se resteront fidèles à eux-mêmes ; ils maintiendront sans hésitation la légitimité de l’esclavage, car c’est là une question de vie et de mort pour leurs institutions ainsi que pour leurs personnes. Dans un élan d’éloquence, le gouverneur d’un état du sud, M. Mac Duffie, s’écriait : « L’esclavage est la pierre-angulaire de notre édifice républicain ! » Quel effrayant aveu ! Ainsi. Washington en fondant