Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/128

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la patrie américaine, Jefferson en inscrivant en tête de la constitution nationale la déclaration que tous les hommes sont nés égaux, auraient fait reposer la liberté des blancs sur l’esclavage de leurs frères noirs ! Ainsi cette terre de liberté, celle vers laquelle se sont pendant un demi-siècle tournés les yeux de tous les opprimés d’Europe, vers laquelle coule incessamment un fleuve d’hommes cherchant à la fois le bien-être et l’indépendance, cette terre doit être éternellement le cachot de plusieurs millions de noirs, afin d’assurer aux blancs le bonheur qu’ils viennent chercher ! Pour expliquer son assertion, le gouverneur Mac Duffie affirme que, dans toute république viable, le pouvoir doit nécessairement appartenir à une minorité intelligente et riche ; or le meilleur moyen de lui assurer ce pouvoir n’est-il pas d’asservir une moitié de la population en intéressant l’autre moitié à l’état de choses existant par la certitude de tout perdre, si une insurrection vient à triompher ? D’un côté, la conservation de la république repose donc sur la terreur des esclaves ; de l’autre, la paix n’est garantie par les appréhensions des maîtres qu’à la seule condition d’un effroi général. Que tous tremblent, les blancs en présence des noirs, les noirs en présence des blancs : le salut de la patrie est assuré ! Telle est pour les esclavagistes américains la garantie suprême du maintien de leurs institutions prétendues libres.

L’exclamation de M. Mac Duffie ne se rapporte pas seulement aux états à esclaves, elle se rapporte aussi d’une manière générale à la république américaine tout entière. Elle n’est heureusement point encore vraie, mais elle tend à le devenir, et si les états du nord ne rejettent pas définitivement toute complicité avec ceux du sud, ils seront malgré eux entraînés dans la même voie. Plus puissans, plus riches, plus nombreux que leurs voisins, les hommes du nord ont néanmoins jusqu’à présent cédé sur toutes les questions importantes. Par le compromis de 1820, ils ont permis l’annexion du Missouri aux terres de l’esclavage ; ils ont laissé arracher au Mexique l’état du Texas, aujourd’hui transformé en pépinière d’esclaves ; ils ont abandonné la cause des colons du Kansas et pour ainsi dire autorisé la guerre sauvage qui ensanglanta ce territoire ; ils ont voté la loi des esclaves fugitifs et décrété que le nègre, en s’échappant, volait son propre corps ; ils ont, par la voix du congrès, permis aux planteurs d’introduire leur propriété vivante dans les territoires malgré la volonté des habitans ; par la voix du tribunal suprême, qui est la conscience nationale elle-même, ils ont refusé tous les droits de l’homme au nègre libre. Encore aujourd’hui ils prêtent leurs agens et leurs soldats pour maintenir l’esclavage, empêcher l’insurrection servile, ramener les nègres fugitifs ; ils célèbrent avec les planteurs