Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/137

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un bénéfice considérable, et depuis que de grandes compagnies d’actionnaires ont remplacé l’industrie privée, les profits ont singulièrement augmenté, car les risques diminuent progressivement à mesure qu’on emploie un plus grand nombre de bâtimens. On a calculé qu’en sauvant un seul navire sur six, on pourrait, par la vente de la cargaison humaine, réaliser encore un très joli bénéfice, défalcation faite de toutes les dépenses. Or les croiseurs anglais et américains ne capturent guère qu’un négrier sur trois, et l’esclave acheté de 20 à 100 francs sur la côte de Guinée est revendu en moyenne plus de 1,000 fr. aux planteurs de Cuba. Les capitaines de navires négriers, après avoir débarqué leur cargaison abandonnent parfois leurs bâtimens au milieu des écueils ; la perte d’un navire ébrèche à peine leur énorme bénéfice. Un négrier, don Eugenio Vinas, a réalisé en 1859, à son quatre-vingt-cinquième voyage, sur une cargaison de douze cents nègres, dont quatre cent cinquante sont morts en route, un bénéfice net de 900,000 fr., sans compter 500,000 fr. distribués généreusement aux autorités cubanaises. En 1857, on estimait les profits des sociétés de traite à 1,400 pour 100 dans la seule année. Ce sont là des chiffres de nature à faire impression sur les spéculateurs yankees ; aussi les actions des compagnies de négriers sont-elles en grande faveur sur les marchés de New-York et de Boston, et les navires qui vont acheter du bois d’ébène sur la côte de Guinée sont accompagnés dans leur traversée par les vœux de bien des négocians, d’ailleurs très pieux et très honorables. Dans les deux seuls mois de mars et d’avril 1858, cinquante navires, presque tous américains et pouvant contenir environ six cent cinquante esclaves chacun, sont partis de La Havane. On peut évaluer à quatre-vingt-dix environ le nombre des bâtimens employés au service de la traite entre l’Ile de Cuba et l’Afrique. Quarante mille esclaves sont débarqués chaque année dans les ports de l’île : c’est donc bien inutilement que les vaisseaux anglais croisent depuis quarante ans dans l’Atlantique à la recherche des négriers ; le milliard dépensé par le gouvernement anglais pour les croisières n’a servi qu’à rendre la traite plus horrible.

Ces quarante mille noirs ne restent pas tous dans l’île de Cuba ; un grand nombre d’entre eux sont importés aux États-Unis sur des bateaux pêcheurs. En outre, des cargaisons d’esclaves sont directement expédiées de Guinée aux états du sud, ainsi que l’a prouvé l’affaire du négrier Wanderer. Cependant, en Amérique comme en tant d’autres colonies, on cherche à recruter de nouveaux esclaves sous le nom moins odieux d’engagés ou d’immigrans libres. Ainsi la législature de la Louisiane a récemment chargé la maison de commerce Brigham d’introduire dans l’état deux mille cinq cents Africains