Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/154

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du Pacifique, rétrécissent encore le cercle de feu autour du territoire de l’esclavage.

Ce serait une erreur de croire que les adversaires des planteurs habitent seulement les états du nord, les Antilles et l’Amérique espagnole ; les ennemis les plus redoutables de l'institution domestique résident dans les états à esclaves ; à côté même des plantations, et leur silence contenu les rend d’autant plus dangereux. Les quatre millions d’esclaves de la république appartiennent à trois cent cinquante mille propriétaires environ [1], c’est-à-dire à une infime minorité des habitans du sud ; et ce nombre reste stationnaire ou même tend à diminuer, tandis que la population noire et celle des petits habitans augmentent chaque année dans une très forte proportion. La valeur des esclaves de prix s’élève tellement que les riches seuls peuvent en faire l’acquisition ; les propriétaires moins favorisés achètent quelques travailleurs de rebut, et les produits qu’ils obtiennent se ressentent nécessairement de leur pauvreté, car les cultures industrielles de l’Amérique demandent, comme nos fabriques, d’Europe, un nombre considérable de bras. Après une lutte ruineuse, les petits cultivateurs sont donc obligés de vendre esclaves et champs et de se ranger parmi les prolétaires. Tandis que dans le nord les propriétés se multiplient à l’infini comme en France, les vastes domaines du sud tendent à s’agrandir de plus en plus, et les petits habitans sont obligés les uns après les autres de reculer devant les riches planteurs, suivis de leurs troupeaux de noirs. L’institution de l’esclavage produit aux États-Unis les mêmes résultats sociaux que le ; majorât en Angleterre ; A peine la culture a-t-elle eu le temps de conquérir le sol des terres vierges que déjà les petites fermes sont absorbées par les grandes propriétés féodales. Dans la plupart des comtés agricoles, la population blanche diminue constamment, pendant que la population noire augmente, et l’on cite un propriétaire possédant à lui seul un peuple de huit mille esclaves. La remarque si vraie de Pline, latifundia perdidere Italiani, menace de s’appliquer un jour parfaitement aux états du sud.

Dépouillés de la terre, les petits habitans tombent dans une situation déplorable. Ils sont libres, ils sont citoyens, ils peuvent être nommés à toutes les fonctions publiques, ils ont le droit inaliénable de molester les nègres libres, mais ils sont pauvres et comme tels méprisés. Aucune expression ne saurait rendre le superbe dédain

  1. En 1850, le nombre des propriétaires d’esclaves s’élevait à 347,000 ; mais la plupart ne possédaient que deux où trois nègres. Les grands planteurs, ceux qui ont un camp ou hameau peuplé d’esclaves, à côté de leurs demeures, étaient au nombre de 91,000 seulement.