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la honte de ma destinée à la vertueuse famille qui m’a accueillie dans son sein. N’ai-je pas assez souffert déjà, et de nouvelles épreuves me sont-elles réservées ? Je me reproche presque cette exaltation et veux croire qu’il n’y a dans tout ceci qu’un incident fort naturel que mon imagination s’est plu à entourer de circonstances romanesques. Si vous étiez là, près de moi, votre voix amie ne manquerait pas sans doute de m’encourager à la confiance ; aussi je ne veux pas vous entretenir plus longtemps de mes chimériques inquiétudes et vous quitte en me recommandant à votre tendre souvenir. Adieu, je vous aime et vous embrasse.


ROGER BELPAIRE A CLAUDE DE MARNE.
Buitenzorg, 9 septembre 1854.

Par où commencer cette longue lettre, mon cher Claude ? J’ai tant de choses à te dire, que je ne sais comment m’y prendre, et qu’en définitive ce qu’il y a de mieux, je crois à faire, c’est de commencer tout bêtement par le commencement, en suivant l’ordre chronologique des faits, à partir du premier jour où j’ai foulé le sol de l’eldorado de Java.

Après une navigation contrariée par un accident de machine qui nous a retenus un long mois à Singapour, le 21 août au lever du soleil, le commandant Hendrik entrait dans ma chambre pour m’annoncer que nous allions jeter l’ancre sur la rade de Batavia, et le même jour, vers midi, après m’être comfortablement installé dans un des pavillons de l’excellent Hôtel d’Amsterdam, je m’apprêtais à remplir en conscience les devoirs ardus imposés à tout voyageur qui ne veut pas courir le monde comme une malle. Les monumens et les curiosités sont rares, Dieu merci, à Batavia, et en quelques heures vous avez bientôt visité ce qu’il convient de voir en fait de choses publiques. Je donne toutefois une mention spéciale à une galerie de tableaux composée des portraits de tous les gouverneurs-généraux de l’île depuis la première prise de possession par les Hollandais, collection qui orne la salle des séances du conseil dans le palais du gouvernement. Tu ne saurais imaginer une série de figures plus rébarbatives que celles de tous ces dignes personnages, les uns bardés de fer, les autres en costumes de bourgmestres de Rubens, au milieu desquels j’ai reconnu, mouton égaré dans cette louverie, le visage bienveillant et les nobles traits du baron de R…, un des derniers gouverneurs-généraux de l’île, que tu te rappelles sans doute avoir vu à Paris il y a quelque dix ans. Quant à la ville elle-même, la nouvelle ville s’entend, rien de plus frais, rien de plus charmant ! Enfouies dans la verdure, peintes deux fois l’an avec une coquetterie hollandaise, les maisons de Batavia sont de délicieuses petites