Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/192

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son costume semi-militaire, ne laissaient pas de donner une idée très satisfaisante de l’état-major du maharajah.

Un sort contraire m’avait livré en proie à l’un de ces féroces bavards qui vouent tous ceux qui les approchent au rôle de confident de tragédie. Après une généalogie détaillée de sa race, digne de lAlmanach de Gotha, il me fallut subir un récit du siège de Rome, où mon interlocuteur, à la tête d’une compagnie de chemises rouges, s’était conduit en héros ; il l’affirmait du moins ! Pour corriger ce qu’un tel récit pouvait avoir de désagréable à des oreilles françaises, le champion du feu triumvirat passa immédiatement aux services rendus par lui à la sainte cause des nationalités opprimées, et, dans une tirade fulgurante d’anglophobie, me déclara qu’avant peu son maître aurait mis fin à l’exécrable domination de la compagnie des Indes ! Il signor Trufiano termina son monologue en m’annonçant qu’il devait quitter le lendemain de très grand matin lHôtel d’Amsterdam pour aller visiter à Tjikayong un planteur de ses amis ; mais il ne manqua pas d’ajouter, avec une bienveillance qui ne me trouva pas insensible, qu’il était charmé d’avoir fait ma connaissance, et espérait bien la cultiver à son retour à Batavia. Amen !

Il est temps de suivre l’exemple de ce mangeur d’Anglais, et de quitter la capitale de Java pour aller passer quelques jours à Buitenzorg, dans la famille du gouverneur-général, invitation que m’a value l’aimable intervention d’Hendrick. Je pars donc, non sans éprouver un vif regret d’être obligé de laisser derrière moi à l’hôpital mon fidèle madrassee David ; mais, bon gré, mal gré, il a fallu me résigner à cette séparation. Le lendemain de mon arrivée à Java, en sortant de ma chambre au matin, je trouvai David étendu sans connaissance au travers de ma porte, où, suivant son habitude, il avait élu domicile pour la nuit. Je crus d’abord que mon noir serviteur avait fêté trop joyeusement son retour sur le plancher des vaches, et je lui fis administrer une forte douche ; mais si le froid de l’eau rendit la connaissance à David, il ne ramena pas la lucidité dans son cerveau troublé : tout ce que je pus en tirer sur les causes de son accident se réduisit à une incohérente histoire d’œufs cassés, de goldmohurs où le diable même devait jouer son rôle, car le nom du malin sortait à chaque instant de la bouche de mon domestique. Un médecin appelé incontinent, malgré mes insinuations sur la sobriété très sujette à caution de David, ne voulut voir dans cette violente crise que les suites d’un accès de terreur, d’autant plus inexplicable que le général Trufiano et moi avions seuls passé la nuit dans le pavillon de droite de l'Hôtel d’Amsterdam. Tout en m’assurant que l’état du malade ne présentait aucun danger, le praticien ne me dissimula point qu’il avait besoin de calme et de repos,