Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/193

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qu’il était hors d’état d’entreprendre un voyage. Peu de jours après cette catastrophe, je reçus l’invitation du gouverneur-général, et n’eus d’autre parti à prendre que de chercher un substitut à David, et, ce substitut trouvé, de me mettre en route pour Buitenzorg. Le 4, au lever du soleil, je quittais en poste l'Hôtel d’Amsterdam en compagnie d’un Malais d’une telle laideur que je compte bien l’offrir à la société d’acclimatation comme un magnifique spécimen de l’espèce, si je le ramène avec moi à Paris.

La poste ! un plaisir perdu dans la vieille Europe par ces jours de locomotion à la vapeur, et qui Cependant avait bien ses charmes ! Te souvient-il des bonnes heures que nous avons passées ensemble sur les grandes routes dans le vieux briska vert, alors que, jeunes et heureux, la vie ne nous offrait que des roses sans épines ? Depuis lors, hélas ! les choses ont bien changé, et je ne peux m’empêcher de regretter, avec les belles humeurs de nos vingt ans, les cris des postillons, le clic-clac de leurs fouets, les grelots des bons percherons, tout le joyeux appareil de voyage qu’il faut aller chercher aujourd’hui dans l’autre hémisphère, à Java, où tous les détails de service des chevaux de poste sont réglés avec la plus haute perfection. Sur le siège, un cocher en chapeau pointu, le kris au ventre, placé là en manière d’ornement, car deux gaillards aux jarrets d’acier voltigent incessamment aux flancs de l’attelage qu’ils allument par des cris inhumains et le sifflement des redoutables lanières dont ils sont armés en guise de fouet. C’est au triple galop de six poneys de Macassar que je parcours l’excellente route de Buitenzorg, au plus grand ébahissement des naturels, qui s’arrêtent respectueusement, et, chapeau bas, genou en terre, rendent à la peau blanche les honneurs qui lui sont dus. À chaque montée, un renfort de bœufs prend la tête de l’attelage et prête secours aux forces insuffisantes des poneys. Enfin les relais sont pourvus de hangars dont le toit protège le voyageur contre les ardeurs du soleil, pendant que les syces attellent des chevaux frais et inondent d’eau les roues de la voiture. Et ce n’est pas là une précaution inutile, si rapide est l’allure de la poste sur les routes de Java ! Sans quitter le galop un instant, au train de cent sous de guidés, comme l’on disait à nos beaux jours, j’avais parcouru les cinquante milles qui séparent Batavia de Buitenzorg, et franchissais l’enceinte de la belle résidence du gouverneur-général.

L’on m’avait beaucoup vanté Buitenzorg, les admirables jardins de ce palais d’été du vice-roi néerlandais, l’affable dignité du couple distingué qui fait aujourd’hui les honneurs de ces beaux lieux : je dois avouer, pour être vrai, qu’hospitalité et paysages dépassèrent de beaucoup mon attente. Le palais se compose d’un corps principal de bâtiment habité par le gouverneur-général et sa famille, et de