Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/209

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la fête cynégétique à laquelle nous sommes conviés aujourd’hui. Demain, si vous y tenez toujours, vous souffletterez mons Trufiano, et lui planterez ensuite une balle dans la tête, j’en fais d’avance mon sacrifice ! Est-ce dit et entendu ?

— Dit et entendu, répéta le marin ; je n’attendais pas moins de votre amitié… Et il me prit affectueusement la main, puis sortit de ma chambre. Tout bouleversé par cette confidence, je demeurai je ne sais combien de temps assis dans mon fauteuil, la tête dans mes mains, à réfléchir sur les événemens mystérieux dont la Providence prenait à tâche d’animer mon séjour dans la belle île de Java. La pendule, qui sonna sept heures, vint m’avertir que le moment du départ pour la chasse approchait, et j’appelai David à trois reprises sans qu’il répondît à ma voix. J’eus beau réitérer mes ordres dans les idiomes les plus variés, anglais, français, hindostani : personne ne se rendit à mon appel, et en désespoir de cause je me décidai à aller moi-même chercher mon serviteur.

J’avais à peine franchi le seuil de ma porte, qu’un spectacle des plus lamentables s’offrit à ma vue. Adossé contre un poteau de la verandah, les yeux écarquillés à sortir de la tête, passé du noir au vert, le madrassee, les lèvres écumantes, tremblait de tous ses membres comme s’il eût été sous le coup de décharges électriques puissantes et réitérées. Je crus immédiatement à un nouvel accès du mal dont David avait été frappé à l'Hôtel d’Amsterdam, et ne tardai pas à être confirmé dans cette pensée par les mots : the devil,… sahib,… the devil,… qui à ma vue sortirent instinctivement de la bouche de mon possédé.

— Le diable a décidément mis sa griffe dans mes affaires, me dis-je en manière de réflexion intime, en pensant à tous les incidens bizarres auxquels j’avais été mêlé en moins de douze heures.

The devil,… sahib,… the devil, répéta David avec un redoublement de terreur en étendant une main tremblante dans la direction du jardin. Assez curieux de faire connaissance avec la satanique majesté, je portai les regards vers le lieu indiqué, et aperçus au milieu du parterre de roses de Mlle Anadji un personnage court et replet, en pantalon de molleton et en jaquette de flanelle, pantoufles de tapisserie, calotte grecque sur la tête, cheeroot à la bouche,… un type complet de félicité bourgeoise ! J’eus bientôt reconnu le trop galant Ettore, qui, sans se douter des orages amoncelés sur sa tête, savourait à pleins poumons la brise du matin.

De plus en plus intrigué par cette aventure, moitié de gré, moitié de force, j’amenai David dans ma chambre, où, après mille et un efforts, ma sagacité parvint à réunir les fils du récit suivant. : — Il y a environ dix-huit mois, David, en sortant au matin du grand bazar