Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/268

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Quelques années plus tard, cette rupture, qu’il avait si obstinément refusée à ses amis, s’accomplissait d’une autre façon, et au grand détriment de sa dignité. Il n’avait pas voulu quitter miss Walkinshaw, miss Walkinshaw le quitta. Le 22 juillet 1760, — ils habitaient alors une maison de campagne dans le pays de Liège, non loin du château de Bouillon, — la compagne de Charles-Edouard partit secrètement avec sa fille et se rendit à Paris. La cause de ce départ est demeurée assez obscure : les uns prétendent que le prince, naturellement violent et de plus en plus aigri par le malheur, se livrait souvent à des brutalités indignes ; selon d’autres, le père et la mère n’avaient pu se mettre d’accord sur l’éducation de leur fille, miss Clémentine voulant la placer dans un couvent, et Charles-Edouard exigeant qu’elle restât auprès de lui. Il est permis de croire que ces deux motifs étaient également vrais lorsqu’on voit miss Walkinshaw s’établir à Paris, confier son enfant à une communauté de religieuses, et invoquer pour elle-même la protection de l’autorité française. Ce fut un coup terrible pour Charles-Edouard. Blâmé par ses amis, abandonné de la femme qui était depuis quinze ans associée à sa fortune, privé si cruellement des caresses de sa fille, la solitude lui devint odieuse. Son père même, celui qu’on appelait le prétendant ou le chevalier de Saint-George, celui qui prenait encore le nom de Jacques III et qui avait à Rome une espèce de cour, son père, le roi de la Grande-Bretagne, s’était déclaré contre lui, car il avait encouragé la résolution de miss Clémentine Walkinshaw, et il lui fournissait les secours dont elle avait besoin. Ainsi ce téméraire jeune homme qui avait commencé si brillamment la conquête d’un royaume et dont le nom était encore associé à tant de poétiques légendes dans les montagnes d’Ecosse, se voyait par sa faute abandonné de tous les siens. Furieux et impuissant, sa raison se voila, son courage s’éteignit ; pour s’étourdir, il chercha de lâches consolations dans l’ivresse. Qui aurait pu reconnaître chez ce malheureux abruti par le vin le vaillant capitaine de Preston-Pans, l’héroïque fugitif des Orcades ?

Il est malheureusement impossible de révoquer en doute cet avilissement de Charles-Edouard. Au printemps de l’année 1761, l’ambassadeur d’Angleterre auprès de la cour de France, lord Stanley, écrivait ces mots : « J’apprends que le fils du prétendant se met à boire dès qu’il se lève, et que chaque soir ses valets sont obligés de le porter ivre-mort dans son lit. Les émigrés eux-mêmes commencent à faire peu de cas de sa personne… » Ces grossières habitudes, qui ne le quittèrent plus, éloignèrent en effet un grand nombre de ses anciens partisans. Son père, son frère le cardinal eussent essayé en vain de le rappeler au sentiment de lui-même ; il passait