Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/278

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ses desseins avec une ténacité inflexible, on pourrait dire un pays barbare au sens italien du mot, ou bien encore une Macédoine forte et âpre située au nord de cette Grèce latine amollie par une civilisation si brillante. Parmi les lois tyranniques qui composaient le code du Piémont, il y en avait une qui défendait aux sujets du roi de s’absenter de ses états sans une autorisation écrite. Un autre règlement portait ces mots : « Il sera également interdit à qui que ce soit de faire imprimer des livres et d’autres écrits hors de nos états, sans la permission des censeurs, sous peine d’une amende de soixante écus ou autre châtiment plus grave et même corporel, si les circonstances le rendent nécessaire pour l’exemple de tous. » Il fallait donc qu’Alfieri cessât d’être Piémontais, s’il voulait suivre sa vocation d’écrivain, ou que, demeurant attaché à son pays, il renonçât à la libre expression de ses pensées. Certes, il l’a dit assez haut, il se serait dépiémontisé avec joie. Que de difficultés cependant ! Que de sacrifices à faire ! Il hésitait encore, combinant les moyens les plus sûrs ou attendant l’occasion la plus propice. Dès que son âme appartint à la comtesse d’Albany, plus d’hésitation, il brisa immédiatement tous ses liens. « À quelque prix que ce fût, s’écrie-t-il, je jurai d’abandonner pour toujours le nid malencontreux où j’étais né. » Il lui en coûta les deux tiers de sa fortune ; qu’était-ce que cela pour cette âme impétueusement amoureuse ? L’officier piémontais allait devenir un poète toscan auprès de la belle et royale comtesse.

Ce n’était point assez cependant de s’affranchir de la tyrannie du Piémont, il y avait d’autres obstacles au bonheur que rêvait l’ardent poète. Impatient de s’établir à Florence, Alfieri semble oublier que la comtesse d’Albany appartient à un autre ; qu’importe ? il aime, il est aimé. Les habitudes de la vie italienne lui permettront d’être le cavalier servant de l'adorata donna dont il parle avec une tendresse si chaste et une si respectueuse ardeur. Ne lui dites pas qu’il est imprudent d’affronter de pareilles tentations, que sa poésie, messagère d’amour et de douleur, rendra le tourment plus cruel, que Paul et Françoise de Rimini furent moins exposés qu’il ne va l’être : vains conseils ! l’obstacle même irrite le fier jeune homme, et comment reculerait-il devant son amour en voyant tout ce que souffre la comtesse ? L’adoration de ce poète enivré, ce culte d’une âme d’élite pour la Béatrice qui l’inspire, l’épanouissement de ce génie encore si inculte la veille et qui prend tout à coup un grand vol, ce sont là des consolations si douces pour cette jeune femme, hélas ! enchaînée à un époux infirme et ivrogne. À ses yeux, à sa physionomie, aux paroles joyeusement émues qui tombent de ses lèvres, Alfieri voit bien qu’elle est heureuse et qu’une vie nouvelle a commencé