Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/281

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des Dames-Blanches (le Bianchette), pour y admirer certains travaux d’aiguille, véritables merveilles d’élégance. « Volontiers, dit la comtesse, si mon mari le permet. » Le comte n’y voit nul obstacle ; on monte en voiture, on part, on arrive au couvent, non loin duquel on rencontre M. Gehegan, qui se trouvait là comme par hasard. La comtesse et Mme Orlandini descendent les premières, et franchissent les degrés du seuil. Elles sonnent ; la porte s’ouvre et se referme immédiatement sur elles. Parbleu ! monsieur le comte, s’écrie M. Gehegan, qui les suivait, ces religieuses sont d’une exquise politesse : elles viennent de me jeter la porte au nez ! » Charles-Edouard s’avançait d’un pas traînant. « Attendez, dit-il, je saurai bien me faire ouvrir. » Il monte les marches du perron, et frappe le seuil d’une main impatiente. Personne ne répond à cet appel ; il frappe encore, il frappe à coups redoublés : même immobilité dans le vestibule. Il est évident qu’on lui refuse l’entrée du cloître. Alors sa colère éclate, il secoue si violemment et marteaux et sonnettes qu’il faut bien que l’abbesse intervienne. La voilà qui ouvre le guichet. « Monsieur, dit-elle sans s’émouvoir, la comtesse d’Albany a cherché un asile dans ce couvent ; elle y est sous la protection de son altesse impériale et royale la grande-duchesse. »

Dire la stupéfaction et la fureur de Charles-Edouard, ce serait chose impossible. Rentré chez lui, il s’adresse au grand-duc ; mais toutes ses plaintes, toutes ses prières, toutes ses protestations sont vaines : Pierre-Léopold aimait la justice sommaire et ne rendait pas compte de ses actes. Pendant ce temps, la comtesse d’Albany, qui n’avait pas l’intention de finir ses jours dans le couvent des Dames-Blanches, faisait de son côté des démarches couronnées d’un meilleur succès. La scène que nous venons de raconter se passait dans la première semaine du mois de décembre 1780 ; le lendemain ou le surlendemain, la comtesse écrivit à son beau-frère, le cardinal d’York, lui demandant sa protection et un asile à Rome. Le plus pressé pour elle était de quitter Florence, où elle pouvait craindre tous les jours quelque tentative désespérée du comte. Voici ce que le cardinal lui répondait le 15 décembre. Il faut citer cette lettre tout entière avec ses incorrections de style et son orthographe ; on y verra ce que la société italienne pensait de cette singulière aventure. N’oublions pas que, parmi les défenseurs de la comtesse, celui qui porte ici la parole est certainement le moins suspect ; le cardinal Henry d’York est le propre frère de Charles-Edouard, comte d’Albany.


« Frascati, ce 15 décembre 1780.

« Ma très chère sœur, je ne puis vous exprimer l’affliction que j’ai soufferte en lisant votre lettre du 9 de ce mois. Il y a longtemps que j’ai prévu ce qui est arrivé, et votre démarche, faite de concert avec la cour, a garanti