Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/358

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’il ne peut plus être question d’enlever la ville sainte des Russes par un simple coup de main. Bagrathion, averti, remonte en toute hâte la rive droite du Dniéper, et tout un corps de son armée se renferme dans Smolensk [1]. C’était la division Raefskoï accourue jusqu’à mi-chemin de Smolensk à Krasnoë pour secourir la division compromise, celle de Neverofskoï.

Après avoir failli se faire prendre dans l’après-midi du 16, en essayant d’enlever par un coup de main hardi la forteresse pentagonale en terre qui formait une partie de Smolensk, Ney suspendit cette impétueuse attaque pour attendre les ordres et l’arrivée de Napoléon. Seulement, pendant la nuit, les Français se glissèrent en petit nombre dans les trois faubourgs du midi (Milislaul, Roslaul et Nikolskoï), d’où ils durent être délogés à huit heures du matin par une sortie du général Doctorov. Peu après, c’est-à-dire le 17, vers midi, l’état-major impérial et la grande armée arrivèrent sur le terrain. Napoléon, voyant en face de lui la masse des troupes russes (car dans l’intervalle Barclay de Tolly était accouru, lui aussi, au secours de la ville sainte), crut tenir enfin cette bataille qui lui échappait sans cesser Il déploya ses divisions, sa nombreuse cavalerie, et attendit l’attaque ; mais déjà Barclay de Tolly préparait une nouvelle retraite. Par son ordre, dans la nuit du 16 au 17, Bagrathion, avec la seconde armée, c’est-à-dire quarante mille hommes, était allé prendre position sur la route de Moscou et occuper fortement un des gués du Dniéper, à sept verstes en arrière de Smolensk. Pour faire évacuer à Barclay la ville sainte, il suffisait d’un de ces mouvemens de flanc qui, deux ou trois fois déjà depuis l’ouverture de la campagne, l’avaient forcé de décamper sans coup férir. Le compte-rendu de sir Robert Wilson ne laisse là-dessus aucun doute. Napoléon cependant, irrité de voir l’ennemi rester derrière ses murailles, donna le signal de l’attaque. Cette détermination, justifiée par M. Thiers comme la « seule conforme à sa situation, conforme à son caractère, et capable de lui conserver l’ascendant des armes, » lui coûta douze mille de ses plus braves soldats, sans lui donner aucun résultat équivalent. « Il dut les regretter, » dit sir Robert Wilson. Il dut les regretter surtout à Borodino, vingt jours plus tard, lorsque Ney et Murat, du bord du

  1. Autre variante, fournie par sir Robert Wilson, Bagrathion, replacé à Pryka-Vedra par le généralissime, mais rebuté par l’abandon du plan offensif qu’il avait préconisé plus que personne, se résout de lui-même à descendre vers Smolensk, donnant officiellement pour raison que l’eau est mauvaise à Pryka-Vedra, et que la division restée devant Krasnoë se trouve trop isolée. À peine arrivé à Smolensk, il reçoit l’ordre de se diriger sur Nadva, Barclay de Tolly revenant à l’idée de ce mouvement offensif, convenu dès le 5 août, à Smolensk, entre Bagrathion et lui.