Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/372

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jusqu’à déclarer qu’il connaissait déjà le caractère pacifique de ces propositions, et qu’elles pouvaient conduire, selon lui, à des arrangemens profitables et honorables pour la Russie.

« Ayant prêté une oreille patiente aux discours du maréchal, le général anglais lui demanda simplement ensuite si c’était bien là sa résolution définitive. — Oui, répondit le maréchal, définitive et irrévocable. Vous-même, en y réfléchissant, conviendrez qu’elle est toute naturelle, si vous prenez en considération l’état de l’Europe, et ce fait important que l’armée russe, bien qu’elle augmente en nombre, n’augmente pas en force, à beaucoup près, dans la même proportion. Souffrez, ajouta-t-il avec une ironie marquée, souffrez que votre affection pour le tsar et pour la Russie l’emporte sur vos sentimens bien connus d’implacable hostilité contre l’empereur des Français. — A ces mots, il parut croire que tout était dit, et désirer que l’entretien n’allât pas plus loin ; mais avec une ténacité tout aussi grande le général anglais persista dans l’exécution de son pénible mandat. Après quelques paroles d’excuses : « Vous voudrez bien vous rappeler, mon prince, lui dit-il, les dernières paroles que votre empereur vous ait adressées au moment où vous quittiez Saint-Pétersbourg : elles vous enjoignaient de repousser toute négociation aussi longtemps qu’il resterait dans le pays un seul Français armé. Vous savez que j’ai reçu la même promesse, vous savez que j’ai mission d’intervenir toutes les fois que cette promesse et les intérêts qu’elle garantit me sembleront être mis en danger par qui que ce soit, si élevé que puisse être son grade. Je regrette que mon intervention soit devenue nécessaire ; elle l’est cependant, et vous n’en sauriez disconvenir. Il est inouï dans les annales de la guerre qu’un général soit allé trouver à minuit, en dehors de ses avant-postes, un des chefs de l’armée ennemie, à moins qu’il ne s’agit de communications illicites,… tellement illicites qu’un tiers n’y puisse être employé. L’armée, en voyant le maréchal quitter ses lignes pour aller conclure un traité, pourrait certainement et devrait penser qu’il va négocier contrairement au vœu, aux instructions de l’empereur, instructions sans doute conformes aux ordres que sa majesté a donnés, aux promesses qu’elle a faites. Or tout traité, si spécieux qu’il fût dans sa forme, mettrait en péril les intérêts de l’empire, l’honneur de l’armée russe. Votre unique point de mire, maréchal, doit être désormais la destruction totale ou la capitulation de l’ennemi. »

« Le général anglais, développant cette pensée, rappela au maréchal qu’il avait déjà sur le flanc des communications de l’ennemi plus de cent mille hommes, dont trente mille cavaliers, et sept cents pièces de canon en parfait état d’équipement. À peine l’armée ennemie atteignait-elle ce nombre ; sa cavalerie était presque détruite ; son artillerie manquait de chevaux. Faute de fourrages, ces deux armes s’affaiblissaient de jour en jour. La perspective d’une retraite à travers des populations exaspérées et ruinées, jointe aux terreurs d’un hiver menaçant, jetait le trouble dans cette armée démoralisée, etc. En présence de toutes ces considérations, les généraux russes et l’armée qu’ils commandaient se trouveraient infailliblement, — si le maréchal s’obstinait à méconnaître leurs espérances et leurs vœux, — dans la terrible nécessité de se soustraire à son autorité, du moins jusqu’à l’arrivée des ordres du tsar. Quant au général anglais, il serait obligé d’envoyer