Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/379

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minute de retard, lui envoyait à temps des renforts, si à la même heure l’armée russe tout entière se portait rapidement sur les routes de Kalouga et de Medynsk, tous les chemins de retraite se trouvaient fermés. Kutusov reçut tous ces renseignemens dans la soirée du 23, avant neuf heures. Doctorov, partant d’Aristovo à sept heures du soir, avait douze milles à franchir pour se trouver devant Malo-Jaroslavets, et cela non sur des routes tracées, mais à travers des prairies plates, coupées en tous sens de rigoles et de fossés, sans ponts pour son artillerie. Il y réussit, et, traversant avant l’aube la Protva devant Spasskoïe, il était dans la plaine qui s’étend en face de Malo-Jaroslavets. Kutusov, avec deux heures de moins il est vrai, n’avait que dix milles à parcourir pour se trouver au point où son hardi lieutenant lui donnait rendez-vous ; mais ce fut en vain, que dépêche sur dépêche, officier sur officier, stimulèrent sa lenteur et sa prudence. Doctorov resta pendant sept heures, avec ses troupes fatiguées par une marche de nuit, sous le feu des colonnes françaises, qui voulaient déboucher à tout prix et percer le mur humain qui venait de s’élever devant elles. On trouve partout le récit de cette lutte acharnée, siège et bataille, incendie et massacre tout à la fois, qui coûta près de dix mille hommes à chacune des deux armées, et fut comme la digne préface des horreurs qui allaient suivre [1] ; on sait aussi quel en fut le résultat. Au lieu de persister à marcher sur Kalouga, ce qui nécessitait une seconde bataille aussi sanglante que la première, Napoléon dut se décider à reprendre, par un mouvement sur sa droite, la grande route de Smolensk, en d’autres termes, d’après M. Thiers, « à faire cent lieues à travers un pays que l’armée russe et l’armée française avaient déjà converti en désert. » Ce fut le parti arrêté en conseil de guerre, et malgré Davoust, qui, sans insister pour une marche, directe sur Kalouga, proposait une route intermédiaire (par Médouin, Jouknov, Jelnia) « à travers des pays neufs et abondans en vivres. » Napoléon, lui, était encore pour un coup d’audace, et, autant qu’on peut en juger à distance, l’audace était alors ce qui eût le mieux réussi ; mais en face d’un état-major découragé, il ne sut pas faire prévaloir de haute lutte sa volonté, jusque-là si absolue. Le mouvement sur Mojaïsk par la traverse de Vereja, décidé dans la journée du 26, commença dès le lendemain.

  1. Le récit de M. Thiers, d’ailleurs fort remarquable, diffère en quelques points de celui de sir Robert Wilson. Ainsi Doctorov, selon lui, arrive dès le 22 et non le 23, dans l’après-midi) au campement d’Aristovo ; ainsi encore c’est Kutusov, prévenu dans la matinée du 23, qui enjoint à Doctorov de se porter sur Malo-Jaroslavets. L’initiative, on l’a vu, vint au contraire de Doctorov, qui prévint son général en chef, le 25 au soir, d’avoir à se trouver le 24, d’aussi bon matin que possible, sur le point où l’on pouvait couper le chemin à l’armée française, etc.