Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/382

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à Saint-Pétersbourg un rapport fidèle sur tout ce qui venait de se passer ; puis à toute bride il alla rejoindre Miloradovitch, qu’il trouva bouillant de colère au milieu de ses escadrons décimés. À la tête de cinq cents Cosaques, placés sous ses ordres par ce général d’avant-garde, l’agent anglais poussa du côté de la route de Dorogobouge une reconnaissance hardie, s’assurant ainsi que dans cette direction nul obstacle n’existait qui eût pu arrêter la marche des troupes de Kutusov, si, mieux inspiré, il les eût résolument conduites de Biskovo en arrière de Viazma.

Dès cette journée du 4 novembre [1], l’hiver, ce terrible allié des Russes, si longtemps rebelle à leur appel, apparut enfin à nos soldats. D’épais brouillards noirs leur voilèrent le ciel. Sur les vastes plaines sans horizon s’étendit ce linceul de neige qui venait recouvrir tant de cadavres, et sous lequel tant d’autres encore allaient s’affaisser. Sur ce sol muet, derrière ces brumes que çà et là perçait un rayon de jour, passaient au galop, penchés sur leurs lances et poussant des cris sauvages, les Cosaques barbus. Leurs petits chevaux aux longs crins incultes répondaient par leurs hennissemens aux rauques hourrahs. Dans l’air croassaient les corbeaux sinistres planant au-dessus de quelque hideuse pâture. Les deux armées continuaient cependant leur marche parallèle ; mais sur l’une des deux routes, la nôtre, l’incendie devance l’armée, la dévastation même et le pillage ne trouvent plus d’alimens ; les ponts manquent sur ces courans glacés où les grenadiers d’Eugène entraient jusqu’à la poitrine. Près de chaque bivouac restent, engourdis par l’apoplexie, mutilés par la gangrène, ces soldats dont les mains, imprudemment exposées à la flamme, se détachaient sous le poids de l’arme autour de laquelle leurs doigts se crispaient encore. Krasnoe, Koritnia, Orscha, mortelles étapes, qui ne vous connaît ? Qui n’a suivi du regard avec une angoisse patriotique ces colonnes harassées que moissonnaient à la fois la fatigue, la faim, l’hiver, la misère ? Et en avant d’elles, en avant de cette cohue de fuyards tourbillonnant pêle-mêle, qui n’a contemplé avec horreur, avec pitié, avec haine, avec admiration, avec tout sentiment humain, sauf le mépris, cet empereur redevenu général, marchant à pied, sombre, boudeur, injuste, rongeant sa colère et peut-être ses remords, ne regardant

  1. Narrative of Events, p. 253. — M. Thiers ne date que du 9 le début des rigueurs de l’hiver t. XIV, p. 512) ; mais sir Robert Wilson est très précis : « Dans la matinée du 4, écrit-il, la neige commença de tomber par gros flocons. Le 5, elle augmenta considérablement. Le 6 s’éleva ce vent qui a pour ainsi dire le fil d’un rasoir, durcit la neige et la fait étinceler, tandis qu’elle tombe, comme une poussière de diamant, etc. » Il dit encore plus loin p. 263) : « Le 9, le froid était devenu excessif. Le thermomètre de Réaumur était tombé à 12 degrés au-dessous de zéro, et le 13 à 17 degrés. »