Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/383

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plus en arrière, n’accordant plus à l’immense ruine qu’il traîne après lui une seule pensée qu’il lui puisse ôter ? Sur l’autre route au contraire, nous suivant à loisir, profitant des ressources d’un pays intact, trouvant partout les abris, la nourriture, les renforts qui nous manquent, Kutusov côtoie notre retraite, mais il n’ose encore, il n’osera jamais acculer, par une manœuvre définitive, le lion blessé, l’armée aux abois. Ce qui les défend contre lui, c’est leur prestige. Napoléon, pour la première fois fugitif, marchait escorté de ses victoires passées : Eylau à sa droite, Friedland à sa gauche. Ces hommes en haillons, ce groupe livide et travesti qui le suivait, reconnaissantes à peine aux aigles de leurs drapeaux, c’était la garde, la garde invaincue et réputée invincible. Devant elle les masses ennemies s’ouvraient (à Krasnoe par exemple), et volontiers elles lui eussent présenté les armes ; mais la garde passée, elles se réunissaient et serraient leurs masses profondes pour entourer, pour accabler, ici le vice-roi, là Davoust, Ney enfin toujours le dernier. — Sombres, fatales, épouvantables journées, rayonnantes pourtant à cette distance où nous voici d’elles ! revers plus éclatans que bien des triomphes ! C’est que l’infortune, noblement, héroïquement subie, a ses grandeurs au-dessous desquelles s’étagent tous les degrés de la prospérité humaine. Plus elle est inouïe, plus elle les dépasse, et par-delà toutes les fanfares, toutes les acclamations, tout le tumulte éphémère des fêtes qu’obtient la victoire, le tonnerre de tels écroulemens emplira les oreilles de la postérité.

À partir de Viazma, la retraite avait pris un nouveau caractère. Le désordre, la confusion, l’abandon des chariots et des canons, datent de ce moment., De ce moment aussi, la poursuite devient plus vive et plus acharnée. Sir Robert Wilson décrit la joie de ses Cosaques lorsque, le 5, ils aperçurent au fond d’un ravin une pièce d’artillerie avec ses caissons. Les chevaux de l’attelage gisaient à terre. « A cette vue, dit-il, mes hommes descendirent de cheval. Ils prenaient l’un après l’autre les pieds des chevaux morts, poussaient de grands cris, sautaient, dansaient, venaient baiser mes bottes et se livraient aux contorsions les plus fantastiques. Ce premier délire de joie un peu apaisé, ils se disaient les uns aux autres, montrant les fers des chevaux : Dieu a fait oublier à Napoléon que nous avons un hiver, nous autres ! Kutusov aura beau faire, les os de l’ennemi resteront en Russie [1]. »

Peu à peu, sous l’impulsion des souffrances les plus intolérables, l’égoïsme le plus cruel, la fureur la plus aveugle, envahissent les

  1. Il n’y avait de ferrés à glace, dans toute l’armée, que les chevaux venus de Pologne, ceux de l’empereur et ceux du duc de Vicence, plus prévoyant parce qu’il avait résidé longtemps dans le pays.