Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/577

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ont droit d’être déclarés dieux par la puissance légitime ; que les dieux sont venus quelquefois s’asseoir à la table des hommes justes, et que d’autres fois ils sont venus sur la terre pour explorer les crimes de ces mêmes hommes ; que les nations et les villes ont des patrons, et qu’en général Jupiter exécute une infinité de choses dans ce monde par le ministère des génies… »

Ces idées, alors nouvelles, au moins dans l’extension qu’on leur donnait et dans l’application qu’on en voulait faire, et inouïes dans la science orthodoxe, s’offrant à Lamennais au moment où, mécontent et rassasié de scolastique, il cherchait un chemin plus large vers la foi, lui apparurent comme une région vaste, féconde, renfermant toute l’histoire, et où il pourrait d’une voix puissante évoquer contre la raison individuelle le témoignage de l’humanité entière. Nous avons vu que, pour en finir par un moyen radical avec cette raison individuelle, sa mortelle ennemie, pour couper d’un seul coup l’inextricable réseau de ses objections, il avait résolu de la terrasser aux pieds d’une autorité qu’il appellerait la raison générale. Pour cela, il s’évertua d’abord à la pousser au pyrrhonisme absolu. « Aucune raison, disait-il, n’étant obligée d’obéir à une raison égale, chacun demeure autorisé à ne croire que ce qui paraît vrai à son propre esprit. On est libre de tout nier et de tout affirmer. Plus de vérités, plus d’erreurs ; nulle société, nul ordre entre les intelligences, mais une effroyable confusion de pensées contraires d’où sortira bientôt, avec l’indifférence absolue, un doute universel et irrémédiable. » Il faut donc laisser là cette raison individuelle, flottante et prostituée, et recourir à l’autorité de la raison générale. Mais celle-ci, où la mettre ? Dans l’église sans doute, mais par un détour. Trouvons d’abord une autorité évidente par elle-même, et aussitôt qu’elle sera reconnue, forçons-la d’abdiquer entre les mains de l’église. Et quelle plus grande autorité que celle du genre humain ? Si, en étudiant l’histoire religieuse de toutes les nations, on découvre qu’elles ont, dès l’origine, porté dans leur mémoire et dans leur conscience tout l’ensemble des dogmes qui constituent le christianisme, si, en dégageant de la forme le fond, en éliminant les diversités mythologiques, on arrive à un symbole fondamental déposé dans toutes les traditions, et remontant par conséquent à une révélation primitive, si ce symbole n’est autre, dans sa signification intime, que celui de l’église, de sorte que l’église n’ait fait que recueillir, personnifier et organiser l’autorité du genre humain, alors, sans contredit, la raison individuelle n’aura plus rien à prétendre contre cette raison générale dans laquelle elle est elle-même comprise, et qui se manifeste dans « ce qui a été cru toujours, partout et par tous ; » en un mot, et pour en finir à jamais, l’autorité de