Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/584

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livres et des controverses, des procédures en Sorbonne et des arrêts de Rome. Les jésuites se défendirent avec habileté, hardiesse et persévérance ; quelques-uns d’entre eux, particulièrement le père Lecomte et le père Le Gobien, soutinrent leur opinion avec une largeur de vues et une intrépidité de doctrine qui laissèrent bientôt entrevoir dans cette simple affaire des cérémonies chinoises une importante nouveauté théorique, à la Chine, disaient-ils, avait conservé pendant près de deux mille ans la connaissance du vrai Dieu, et l’avait honoré d’une manière qui pouvait servir d’exemple et d’instruction même aux chrétiens. Aussi aucune nation de la terre n’avait été plus constamment favorisée de la Providence. Une morale pure, la foi, le culte intérieur et extérieur du vrai Dieu, des prêtres, des sacrifices, des prophètes, des saints, des miracles, la charité, l’esprit de Dieu, avaient subsisté chez eux pendant ces deux mille ans. » Ainsi disaient-ils, et ils demandaient que l’autorité catholique légitimât, en le purifiant des superstitions bouddhiques, ce qui s’était conservé de cette antique religion, et en particulier le culte des ancêtres. Une forte minorité de Sorbonne se prononça en ce sens. Bientôt même ce qui n’avait paru qu’un expédient prit les dimensions d’un système, et un docteur étendit à la religion des Perses la ratification sollicitée pour les Chinois ; ils avaient aussi, selon lui, connu le vrai Dieu ; leur croyance ne s’était corrompue qu’après la conquête des Grecs : leur culte du soleil n’était point une idolâtrie, mais une forme de l’adoration découvrant Dieu dans son plus bel ouvrage.

Pratiquement, les jésuites avaient raison. Jamais la catholicité, c’est-à-dire l’universalité, ne sera qu’un mot inexact, si on n’élargit à la mesure du monde l’étroite enceinte construite en Europe, et c’est, on s’en souvient, sous cette préoccupation que Joseph de Maistre, dans le onzième entretien, signale l’impuissance des missions dans ces vastes et populeuses contrées de l’Asie. Mais où conduisait cette marche ? Les jésuites ne le voyaient pas sans doute ; Bossuet le leur apprit. Gardien vigilant de l’immutabilité, à laquelle il avait jusqu’alors consacré sa puissante éloquence, attentif aux bruits les plus lointains de l’incrédulité qu’il entendait venir avec le nouveau siècle, l’évêque de Meaux ne tarda pas à comprendre ce que signifiaient ces autres bruits qui lui venaient du fond de la Chine. Sa prédestination intellectuelle (tout grand homme à la sienne) avait été de lutter toute sa vie contre l’anarchie religieuse, comme celle de Louis XIV avait été d’étouffer les frondes mutines et stériles ; mais quand leur œuvre à tous deux fut accomplie, leur pensée survécut inutile, et tous deux ils consumèrent la vieillesse de leur génie dans le triste emploi de réprimer et de supprimer. Bossuet donc, tantôt réprimant le mysticisme de son confrère de Cambrai, tantôt supprimant