Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/594

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Et moi, continuant l’image employée par le poète, je dis que la comtesse d’Albany sentit ce jour-là sur son cœur la pointe de ce glaive invisible dont parle l’Évangile ; mais elle était fille de son siècle, et on la vit se révolter à sa manière. Elle adopte désormais un nouveau genre de vie : soit qu’elle veuille s’étourdir elle-même, soit qu’elle essaie de se réhabiliter à ses propres yeux, ou plutôt excitée à la fois par ces deux sentimens si contraires, elle se décide à ne plus cacher son amour, elle le. proclame, elle en triomphe et prétend le faire respecter de tous en devenant l’inspiratrice d’un génie qui sans elle n’existerait pas. « Toi seule es la source de ma poésie et de mon inspiration ; ma vie ne date que du jour où elle s’est confondue avec ta vie. » Ces mots que lui adressait Alfieri dans sa dédicace de Myrrha vont devenir la règle, non-seulement de son cœur, mais de son existence publique. Jusque-là, elle s’enfermait dans la retraite, et cette pudeur de l’amante s’accordait parfaitement avec la sauvagerie du poète. Maintenant plus de réserve, elle a pris son parti. Si la duchesse Charlotte a réhabilité dans Charles-Edouard le héros d’autrefois, la comtesse Louise fera mieux encore : elle va susciter un grand poète. Et ce n’est point assez de l’inspirer, elle vaincra sa misanthropie, elle le fera sortir de sa retraite, elle le prendra par la main, et en le présentant au monde entier, il semblera qu’elle dise, comme une fille de Jean-Jacques : « Voilà mon œuvre, condamnez-moi si vous l’osez ! »

Pourquoi donc ne l’épouse-t-elle pas ? M. de Reumont, occupé seulement des faits matériels de son histoire, et qui en laisse de côté toute la partie psychologique et morale, ne s’inquiète pas de répondre à cette question ; je trouve pourtant dans les documens qu’il nous fournit des indications dont le sens est assez clair. La comtesse, avec toute sa grâce, avait une singulière hauteur. Infidèle à Charles Stuart, elle était fidèle à son titre de reine. Malgré sa fuite de Florence en 1780, malgré le refus qu’elle avait opposé en 1784 aux offres de réconciliation transmises par le roi de Suède, elle se disait toujours reine d’Angleterre, et tous les gens attachés à son service, tous ceux à qui elle pouvait donner des ordres, étaient tenus de la traiter comme telle. Un diplomate anglais que nous avons déjà cité, sir William Wraxall, la visita en 1788 dans son hôtel de la rue de Bourgogne (elle venait de s’y établir après avoir quitté sa première résidence de la rue du Montparnasse), et voici le tableau qu’il trace de son intérieur : « Il y a dans une des salles un trône magnifique revêtu d’un dais et couronné des armes de la Grande-Bretagne. Toute l’argenterie, jusqu’aux cuillers, est ornée des mêmes armes… Une nombreuse compagnie d’hommes et de femmes, composée surtout de Français et d’Anglais, était rassemblée dans ses salons.