Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/609

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de l’ancien régime et le vaniteux artiste des sociétés nouvelles. Il est trop certain qu’Alfieri aimait mieux être l’amant de la reine d’Angleterre que de lui faire porter son nom. La comtesse d’Albany, en effet, s’obstinait à garder ce titre de reine ; elle ne manquait aucune occasion de le revendiquer, et les grandes dames françaises, anglaises, italiennes, qui la visiteront à Florence, l’appelleront toujours ma chère souveraine, my dear queen, ou cara sovrana. L’amant de cette cara sovrana était trop fier d’une telle conquête pour lui faire substituer à ce titre celui de comtesse Alfieri. S’il l’eût voulu, elle n’eût pas résisté sans doute, car il la tenait sous sa domination. Mme d’Albany, qui avait mis de son côté une sorte d’orgueil à inspirer un poète, était désormais enchaînée à son œuvre. Célébrée dans les vers de l’ardent écrivain, présentée à la postérité dans la dédicace de Myrrha, mise en scène à chaque page des Mémoires, elle ne s’appartenait plus. C’était bien assez d’avoir repoussé jusqu’au bout les prières de Charles-Edouard malheureux, repentant, et de s’être exposée à une humiliante comparaison avec la duchesse Charlotte ; quelle que pût être la conduite d’Alfieri, quelles que fussent ses impatiences, ses hauteurs fantasques, ou même ses infidélités, l’adorata donna devait se soumettre jusqu’à la fin à cette impérieuse adoration.

Est-ce à dire que de secrets orages aient troublé la longue union de la comtesse et du poète ? Croirons-nous que ces hommages, ces tendresses, ces effusions enthousiastes, toute cette idolâtrie enfin fût devenue un mensonge dans la bouche d’Alfieri, ou du moins une habitude de son esprit plutôt qu’un besoin de son cœur ? N’exagérons rien. Je confirme ici ce que j’ai déjà exprimé plus haut : à ne voir les choses qu’à fleur d’âme, Mme d’Albany fut heureuse selon le monde, puisque, placée dans des conditions où le désenchantement est inévitable, exposée à ses propres amertumes et au dédain de son amant, elle sut pourtant s’assurer (sauf les incidens mystérieux et les douleurs secrètes), elle sut, dis-je, s’assurer jusqu’au dernier jour le culte public du poète illustre, ce culte devenu pour elle une compensation de la destinée et l’une des exigences de sa vie. Elle fut donc heureuse, elle réussi, succès laborieux toutefois y et douloureusement acheté ! Ne vous représentez pas son existence comme un paradis sans nuage. Si l’on ne s’en rapportait qu’aux mémoires d’Alfieri, aux lettres de la comtesse, à l’espèce de tradition qui naquit de ces témoignages, aux banales paroles répétées par les générations, cette amoureuse aventure serait véritablement un miracle. Où trouverait-on ailleurs un second exemple d’une félicité si pure au milieu du désordre, d’une si parfaite sécurité de bonheur au sein de la région des tempêtes ? L’histoire réelle est assez différente