Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/623

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


fixe. Avec sa haine du monde, sa furie de travail allait toujours croissant. Il s’était mis en tête de peindre la société de son temps. c’est-à-dire l’influence de la révolution française sur l’Europe, dans une série de comédies aristophanesques, et l’inspiration n’obéissant point aux ordres de la volonté, il se consumait dans cet effort. Sa santé en reçut bientôt de sérieuses atteintes. Bizarre dans son régime comme il l’était en toutes choses, extrême et opiniâtre dans ses résolutions, il ne se nourrissait plus : c’est à peine si, pour tromper la faim, il prenait quelques alimens très simples, très légers, toujours avec une sorte de crainte et de répugnance. Il redoutait ces heures où la tyrannie du corps interdit le travail à la pensée. Il voulait se sentir constamment aussi dispos, aussi alerte, et il ne s’apercevait pas que dans ce défi contre la nature il épuisait rapidement toutes ses forces. Une maladie grave faillit l’emporter pendant l’automne de 1802 ; il s’en releva, mais ce fut pour retomber plus bas l’automne suivant. Une attaque de goutte se jeta sur la poitrine ; il ne parut pas cependant souffrir beaucoup, et quoique son mal exigeât les soins les plus attentifs, on n’avait pas de crainte pour sa vie. Dans la soirée du 7 octobre 1803, la comtesse avait longtemps veillé auprès de son lit ; le lendemain, aux premiers rayons du soleil, il se sentit mieux, se leva quelques instans, puis retomba doucement sur son chevet : il était mort.

La douleur de la comtesse d’Albany fut très vive. Si impérieuse que fût la personnalité d’Alfieri, si incommode et intraitable que fût son égoïsme de poète, la reine d’Angleterre perdait en lui le vrai compagnon de son existence, un ami qui ne l’avait pas quittée depuis vingt-six ans, un artiste qu’elle avait inspiré, un génie qu’elle pouvait considérer comme son œuvre. Tous les griefs furent oubliés ; elle était sincère assurément lorsqu’elle pleurait l’homme dont elle pouvait opposer le nom au nom de Charles-Édouard. Le soin de sa dignité se trouvait ici d’accord avec le souvenir de son amour. Si quelque chose pouvait la relever à ses propres yeux et la justifier devant le monde, c’était cette fidélité mutuelle pendant un quart de siècle, c’était la soumission respectueuse et presque craintive qu’elle avait eue si longtemps pour cette âme ulcérée, c’étaient en un mot ces fonctions de sœur de charité remplies avec un dévouement si tendre et quelquefois si humble auprès du noble et orgueilleux malade. Cette affliction sincère et tous les sentimens particuliers qui s’y mêlent, tous ces retours de vanité naïve sur la consécration poétique de sa passion, cette affliction, dis-je, sincère et complexe à la fois, me semble ingénument exprimée dans les lettres qu’on va lire. Elle écrivait le 24 novembre au chevalier Baldelli :