Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/69

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incapacité de travail, ne reçoit plus un salaire, mais un secours, on y ajoute 46 centimes par semaine pour chaque enfant au-dessous de quatorze ans ; sa pension, en cas de mort, est réversible par moitié sur sa femme : on compte au Harz un nombre considérable de ces veuves. Assurées d’une retraite, elles atteignent d’ordinaire, comme le directeur des mines me le faisait observer avec un peu de malice, un âge très avancé. Qui sait si la vue de quelques-unes d’entre elles n’a pas inspiré à Goethe l’idée de sa danse des sorcières au sommet du Brocken, dans la fameuse nuit de Walpurgis ?

Dans les familles du Harz, le nombre des enfans ne dépasse jamais deux ou trois. La perspective d’un travail assuré devrait pourtant agir comme un stimulant sur le mouvement de la population ; mais d’autres causes plus puissantes opèrent en sens inverse. En premier lieu, les mariages, à cause de la conscription militaire [1], ne sont permis qu’à l’âge de vingt-sept ans. Cette restriction, qui paraît aussi avoir pour but d’empêcher l’accroissement trop rapide de la population, a une certaine efficacité dans ces montagnes, où la vie est simple et sévère, où les habitations sont éloignées les unes des autres, où la religion luthérienne a conservé beaucoup d’empire sur les âmes ; l’on sait garder dans le Harz une promesse pendant de longues années, et l’espérance y est moins impatiente qu’en d’autres pays. On y constate pourtant un assez grand nombre de naissances illégitimes ; mais les fautes ne dégénèrent pas en désordre, et le mariage couvre toujours les erreurs du passé d’un pardon religieux.

On s’explique sans peine ce faible développement de la population rien qu’à voir la constitution physique des montagnards du Harz : ils sont peu robustes, faute d’une nourriture assez substantielle, et en raison de la nature particulière des travaux auxquels ils se livrent. Le séjour prolongé à de très grandes profondeurs souterraines développe, malgré tous les soins pris pour ventiler les mines, une maladie particulière des bronches ; l’air impur ne produit dans le poumon qu’une combustion incomplète, et les autopsies montrent d’ordinaire cet organe charbonné. Les usiniers, qui travaillent dans les ateliers métallurgiques, sont sujets à des maladies particulières. Le contraste des températures les soumet à de rudes épreuves. L’hiver, après avoir travaillé, souvent à moitié nus, devant les fourneaux d’où sort la lave ardente des métaux, ils retournent dans leurs chaumières sous des bises glaciales et au milieu des neiges. Dans les usines, ils respirent d’ailleurs les vapeurs du

  1. Les habitans du Harz, longtemps exempts du service militaire, ont depuis quelques années perdu ce privilège. Ce sont d’excellens soldats, agiles et intelligens.