Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/71

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bien-être, et voient dans le patronage et dans une hiérarchie inflexible les formes sociales les plus parfaites et les plus propres à assurer de grands résultats. J’avoue, pour ma part, que dans les choses humaines c’est moins l’œuvre accomplie qui me préoccupe que l’agent de cette œuvre. Il est possible que sans la forte organisation du Harz, sans ces hautes vues d’ensemble qui se révèlent dans l’exploitation des forêts comme des mines, et qui font concourir chaque membre à un but général et commun, toute société humaine fût impossible dans ces solitudes ; mais il sera toujours permis de soupçonner que la tristesse et la langueur qui règnent sur la population du pays ne s’expliquent pas seulement par un travail dur et fatigant, par la vie souterraine, par les maladies qu’elle engendre. Le mal dont, sans le savoir, tant d’hommes souffrent dans ces montagnes, tient peut-être, en partie du moins, à la savante organisation du travail qu’on y a mise en pratique. La source féconde de l’espérance est tarie. Il n’y a rien d’obscur, rien d’inconnu dans l’avenir d’un mineur du Harz. Client de l’administration, il lui doit ses forces et son labeur, il passera toute sa vie à d’énormes profondeurs. Le monde souterrain, avec ses dédales, ses noires galeries, deviendra le sien ; il n’en sortira que pour respirer quelques heures seulement l’air et les parfums de la montagne. Il ne connaît pas non plus ces chances redoutables qui mettent un homme aux prises avec la misère, mais peuvent aussi le conduire à la richesse. L’épargne ne peut même pas lui apporter une véritable aisance. Son salaire reçu, il en dépense en un ou deux jours la meilleure part ; le reste du temps, il vit mal. L’assistance de l’état, dont il est sûr en cas d’accident et de maladie, l’empêche de se préoccuper de l’avenir et de chercher une condition meilleure. Il ne connaît pas non plus les désordres qui règnent dans un si grand nombre de districts industriels, il ne s’enivre jamais, se fait une loi de ne point boire d’eau-de-vie dans les mines. Ses plaisirs mêmes ont quelque chose de retenu et de décent. Entre un passé et un avenir tout semblables, également tristes et pénibles, il se réfugie dans la contemplation : il aime les fumées énervantes du tabac, les émotions vagues que procure la musique. Les sociétés chorales sont en honneur dans le Harz comme dans tout le reste de l’Allemagne, et pendant la belle saison des musiciens viennent donner des concerts devant les portes de Clausthal et de Zellerfeld. Je fus un matin réveillé par une de ces petites troupes ambulantes. J’ignore quels étaient les airs qui parvenaient à mon oreille à travers le voile d’un demi-sommeil, mais je sais qu’ils avaient une douceur, une simplicité, une étrangeté particulières. Ces artistes forains gardaient sans doute pour les joyeux villages de la plaine les valses au rhythme entraînant ; leur musique aux formes vieillies