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rer que le gouvernement français a sagement fait de le repousser au moment où il a été proposé. L’opinion publique ne l’eût pas compris, elle ne l’eût jugé que sur ses dehors. Il y a par exemple dans le système de lord Dufferin un côté tout anglais : c’est la proposition de nommer Fuad-Pacha gouverneur du grand pachalik de Syrie et de l’investir d’une autorité presque indépendante. Fuad-Pacha s’était livré corps et âme à l’Angleterre; l’Angleterre le récompensait de son zèle en faisant de lui une sorte de vice-roi de Syrie [1]. Ce vice-roi à son tour assurait à l’Angleterre en Syrie une influence et presque une domination exclusive. Tout cela, qui déplaisait fort à la Porte, et qu’elle n’a certainement point pardonné à Fuad-Pacha, n’aurait guère plu à la France; elle y aurait vu un signe de prépondérance anglaise qui l’aurait blessée; elle aurait pu se demander si nous avions envoyé nos soldats en Syrie pour y établir une sorte de vice-royauté anglaise.

Il y avait encore dans le système de lord Dufferin, outre la nomination de Fuad-Pacha comme favori de l’Angleterre, d’autres points qui auraient choqué la France. J’ai dit que lord Dufferin proposait d’ôter au Liban sa caïmacamie chrétienne et de le soumettre au gouverneur-général comme le reste de la Syrie. Que seraient devenus la demi-indépendance de la montagne et les droits de protection que nous avons sur les Maronites? La condition des Maronites aurait donc été plus mauvaise après notre expédition qu’avant? Ils auraient donc perdu quelques-uns des avantages que leur assuraient les conventions de 1842 et de 1845? Ces conventions avaient été faites sans que nous eussions un soldat en Syrie, et maintenant,

  1. Documens anglais, p. 268, n° 216. La dépêche dans laquelle lord John Russell enjoint à sir Henri Bulwer de proposer à la Porte-Ottomane la nomination de Fuad-Pacha est écrite de ce style péremptoire et désagréable que je ne blâme pas lord John Russell d’employer avec la Porte, s’il le croit convenable; mais comme le ton d’une correspondance montre l’idée qu’un des correspondans se fait de l’autre, je cite volontiers les dépêches de lord John Russell pour le fond et pour la forme. « Le gouvernement de sa majesté aimerait à voir le sultan se décider à nommer un gouverneur-général de Syrie; mais nous croyons qu’il serait imprudent de ne lui accorder de pouvoirs que pour cinq ans. Les hospodars de Valachie et de Moldavie étaient ordinairement nommés pour sept ans ; quand approchait l’échéance de ce terme, le marché politique s’ouvrait pour les boyards, et les trafics de ce marché étaient aussi publics à Constantinople que ceux du marché des esclaves. Le gouvernement de sa majesté ne souhaite pas voir le gouvernement de Syrie adjugé tous les cinq ans au plus offrant et dernier enchérisseur. Il aimerait que Fuad-Pacha fût nommé gouverneur-général de Syrie; néanmoins il faudrait étendre ses pouvoirs et l’investir pour la vie ou au moins pour dix ans. Les ministres de la Porte doivent se persuader que si les massacres de Syrie se renouvellent, l’occupation étrangère recommencera, et il n’y aura pas de jalousies et de rivalités qui puissent empêcher les grandes puissances de prendre des mesures décisives pour assurer la vie et la propriété des chrétiens... En s’entretenant avec Aali-Pacha, votre excellence devra employer un langage conforme à celui de cette dépêche. »