Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 35.djvu/645

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en sanglotant. Au dehors, on n’entendait que des sifflemens, des coups mats contre le mur ; le crépi se détachait, les tuiles roulaient, et tout en face, du côté des abatis, à trois cents pas, on voyait des uniformes blancs en ligne, éclairés par leur propre feu dans la nuit noire, puis sur leur gauche, de l’autre côté du ravin des Sureaux, les montagnards qui les prenaient en écharpe. Hullin disparut à l’angle de la ferme ; là tout était sombre : c’est à peine si l’on voyait le docteur Lorquin, à cheval, devant un traîneau, un grand sabre de cavalerie au poing, deux pistolets d’arçon passés à la ceinture, et Frantz Materne, avec dix ou quinze hommes, le fusil au pied, frémissant de rage. Hullin assit Catherine dans le traîneau sur une botte de paille, puis Louise à côté d’elle. — Vous voilai s’écria le docteur, c’est bien heureux !

Et Frantz Materne ajouta : — Si ce n’était pas pour vous, mère Lefèvre, vous pouvez croire que pas un ne quitterait le plateau ce soir ; mais pour vous il n’y a rien à dire.

— Non, crièrent les autres, il n’y a rien à dire. — Au même moment, un grand gaillard, aux jambes longues comme celles d’un héron et le dos voûté, passa derrière le mur en courant et criant :

— Ils arrivent, sauve qui peut !

Hullin pâlit. — C’est le grand rémouleur du Harberg, fit-il en grinçant des dents.

Frantz, lui, ne dit rien ; il épaula sa carabine, ajusta et fit feu. Louise vit le rémouleur, à trente pas dans l’ombre, étendre ses deux grands bras et tomber la face contre terre. Frantz rechargea son arme en souriant d’un air bizarre. Hullin dit : — Camarades, voici notre mère, celle qui nous a fourni de la poudre et qui nous a nourris pour la défense du pays, et voici mon enfant ; sauvez-les !

Tous répondirent : — Nous les sauverons ou nous mourions avec elles !…

— Et n’oubliez pas d’avertir Divès qu’il reste au Falkenstein jusqu’à nouvel ordre !

— Soyez tranquille, maître Jean-Claude.

— Alors en route, docteur, en route ! s’écria le brave homme.

— Et vous, Hullin ? fit Catherine.

— Moi, ma place est ici ; il s’agit de défendre notre position jusqu’à la mort !

— Papa Jean-Claude ! criait Louise en lui tendant les bras. Mais il tournait déjà le coin. Le docteur frappait son cheval, le traîneau filait sur la neige. En arrière, Frantz Materne et ses hommes allongeaient le pas, la carabine sur l’épaule, tandis que le roulement de la fusillade continuait autour de la ferme. Voilà ce que Catherine Lefèvre et Louise virent dans l’espace de quelques minutes. Il s’était