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détachement de hulans sur le plateau du Grosmann. Le pauvre diable avait reçu un coup de sabre terrible ; ses entrailles pendaient sur la selle, n’est-ce pas, Frantz ?

— Oui, répondit le chasseur d’une voix sourde.

— Et qu’a-t-il dit ? demanda la vieille fermière.

— Il n’a eu que le temps de crier : « Aux armes !… Nous sommes tournés… Jérôme m’envoie… Labarbe est mort… Les Autrichiens ont passé au Blutfeld. »

Alors tout redevint silencieux, et longtemps le traîneau s’avança dans la vallée tortueuse. Par instans il fallait s’arrêter, tant la neige était profonde ; trois ou quatre montagnards descendaient alors prendre le cheval par la bride, et l’on continuait.

— C’est égal, reprit Catherine, Hullin aurait bien pu me dire…

— Mais s’il vous avait parlé de ces deux attaques, interrompit le docteur, vous auriez voulu rester.

— Et qui peut m’empêcher de faire ce que je veux ? S’il me plaisait de descendre en ce moment du traîneau, est-ce que je ne serais pas libre ?… J’ai pardonné à Jean-Claude,… je m’en repens !

— Oh ! maman Lefèvre, s’il allait être tué pendant que vous dites cela ! murmura Louise.

— Elle a raison, cette enfant, pensa Catherine, et bien vite elle ajouta : — Je dis que je m’en repens, mais c’est un si brave homme qu’on ne peut pas lui en vouloir. Je lui pardonne de tout mon cœur ; à sa place, j’aurais fait comme lui.

À deux ou trois cents pas plus loin, ils entrèrent dans le défilé des Roches. La neige avait cessé de tomber, la lune brillait entre deux grands nuages blancs et noirs. La gorge étroite, bordée de rochers à pic, se déroulait au loin, et sur les côtés les hautes sapinières s’élevaient à perte de vue. Là, rien ne troublait le calme des grands bois ; on se serait cru bien loin de toute habitation humaine. Le silence était si profond, qu’on entendait chaque pas du cheval dans la neige, et de temps en temps sa respiration brusque. Frantz Materne s’arrêtait parfois, promenant un coup d’œil sur les côtes sombres, puis allongeant le pas pour rattraper les autres. Et les vallées succédaient aux vallées ; le traîneau montait, descendait, tournait à droite, puis à gauche, et les partisans, la baïonnette bleuâtre au bout du fusil, suivaient sans relâche. Ils venaient d’atteindre ainsi, vers trois heures du matin, la prairie des Brimbelles, où l’on voit encore de nos jours un grand chêne qui s’avance au tournant de la vallée. De l’autre côté de la gorge, au milieu des bruyères toutes blanches, derrière son petit mur de pierres sèches et les palissades de son petit jardin, commençait à poindre la vieille maison forestière du garde Cuny, avec ses trois ruches posées sur une planche,