Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 36.djvu/346

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un service qui en coûtait 15 précédemment, le pays a littéralement ajouté 5 millions de rentes à son revenu. Sans parler des bénéfices de ce genre réalisés sur les transports au moyen des voies ferrées, sur les forces animées au moyen des moteurs mécaniques, une foule de procédés incessamment perfectionnés, et dont on ne parle pas, ajoute à la somme des richesses disponibles. Or la France est peut-être le pays où le génie inventif en ce genre est le plus surexcité, quoiqu’il n’y trouve guère d’encouragement.

Une autre cause d’enrichissement ne saurait être omise sans injustice. Les mêmes chambres, si rétives lorsqu’on leur soumettait des projets tendant à affaiblir les ressorts du système prohibitif, se prêtaient cordialement à l’élaboration des lois d’intérêt général qui n’entamaient pas leur idéal d’organisation industrielle. Ainsi, par exemple, avaient été édictées sous le gouvernement de juillet une série de lois qui avaient eu pour effet d’augmenter considérablement la somme des denrées consommables, et de procurer aux habitans des campagnes, non pas à tous malheureusement, un bien-être nouveau pour eux. Telles avaient été les lois de 1831 et 1837 sur le régime municipal, la loi de 1833 sur l’enseignement primaire, qui avait introduit les premiers essais d’écoles publiques dans des régions vouées précédemment à l’ignorance, la loi si féconde du 25 mai 1836, à laquelle nous devons l’établissement des chemins vicinaux, complétée par celle qui a aboli le décime rural ajouté au port des lettres pour les campagnes, la loi fort appréciée sur les justices de paix cantonales, celle qui concerne les irrigations, et d’autres que j’oublie sans doute. Le mouvement inusité des idées, la facilité des communications, combinés avec la diffusion d’une certaine aisance, ont rendu possibles les améliorations techniques, telles que la suppression de la jachère, et tout cela aide à comprendre comment le pays a pu s’enrichir beaucoup malgré les vices de son système économique.

Ce qui devait intéresser l’homme d’état, ce n’était donc pas de savoir si la France produisait plus que par le passé, mais si elle produisait dans la mesure des besoins nouveaux ; l’important pour la sécurité publique était non pas seulement que le pays fût enrichi collectivement, mais que la diffusion du bien-être ne laissât pas place aux animosités subversives. On déclamait beaucoup alors contre les grandes manufactures. Selon la théorie abstraite, c’était une erreur. La grande industrie, comme la petite, a sa raison d’être : c’est une des formes de la liberté ; mais c’est à la condition qu’elle ait la liberté pour correctif. Si, par la manière dont les capitaux se colligent et dont les sociétés industrielles se forment, la possibilité de fonder de grandes usines devient une sorte de privilège, l’inévitable nécessité