Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 38.djvu/139

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de Berkeley Castle frappe à première vue par un caractère de grandeur austère et farouche qui reporte aussitôt l’esprit vers les plus sombres temps de la féodalité britannique. Dans une première cour, où l’on pénètre par une arche voûtée et revêtue d’ornemens de sculpture qui appartiennent au style normand, se trouvent rangées de distance en distance des pièces de canon avec des tas de boulets rouilles. Ces canons, à vrai dire, m’ont tout l’air d’une figure de rhétorique : ils ne vaudraient sans doute pas mieux pour la défense du château que l’épée des ancêtres ; mais ils s’accordent absolument avec la mine altière et menaçante de l’édifice dominateur. De cette première cour on passe dans une seconde, assombrie par la masse des hautes murailles et par les bâtimens intérieurs enveloppés dans un cercle de bastions. Le château est très ancien ; il remonte, dit-on, à Roger de Berkeley, qui l’aurait fondé peu de temps après la conquête ; mais comme les parties qui le composent ont été successivement bâties à diverses époques, sous Henri II, Edouard II et Edouard III, il présente toute une histoire de l’architecture féodale en Angleterre. Plus d’un genre d’intérêt s’attache donc à cet antique domaine, possédé aujourd’hui par lord Fitzhardinge, un des patriciens de la Grande-Bretagne dans la famille duquel s’est, dit-on, le mieux conservé le sang sauvage, wild blood, qui coulait dans les veines des anciens barons, chasseurs de bêtes et chasseurs d’hommes. Le long des avenues qui conduisent au château, je rencontrai pourtant un petit vieillard assis sur la selle de son cheval, qu’on me dit être le présent lord de Berkeley, et dans ses manières je fus forcé de reconnaître un Nemrod très adouci par l’influence de la civilisation.

Avant qu’existât le manoir seigneurial autour duquel s’est bâtie la ville de Berkeley, il y avait dans le même endroit un couvent de femmes très célèbre qui florissait sous la période des Saxons. Ce couvent (nunnery) était gouverné par une abbesse qui, s’il faut en croire la chronique, était à la fois noble et belle. Le puissant comte Godwin, qui. s’était élevé très haut sous le règne d’Edouard le Confesseur et qui possédait déjà de grands domaines, passant un jour par Berkeley, fut moins touché des charmes de l’abbesse que des richesses de l’abbaye. Il résolut de se l’approprier, et pour en venir là il eut recours à un stratagème que les écrivains ecclésiastiques ont qualifié de sacrilège. Le comte avait un neveu de figure agréable et de belles manières, en un mot très dangereux auprès des femmes ; il l’emmena avec lui un jour qu’il voyageait de Glocester à Bristol. Sur le chemin, le jeune homme, qui avait reçu ses instructions, feignit une indisposition soudaine, et comme on était alors tout près de Berkeley, Godwin le confia aux soins des religieuses,