Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 40.djvu/658

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témoignage de cet écrivain est en définitive bien plutôt favorable. que contraire à Marguerite d’Angoulême, et à ce témoignage il faut ajouter celui des hommes les plus considérables ou les plus respectables du XVIe siècle, qu’ils soient protestans ou catholiques, Erasme, Mélanchthon, Calvin, le cardinal Du Bellay, Scévole de Sainte Marthe, l’historien De Thou, sans parler d’une foule d’autres, s’accordent tous pour rendre hommage aux vertus de la grand’mère de Henri IV. Les plus sévères, comme De Thou par exemple, s’étonnent, qu’une princesse si pieuse, un esprit si élevé, une si grande héroïne (tanta heroina), ait pu composer des contes aussi légers que ceux de l’Heptaméron, et il excuse Marguerite en alléguant à tort, comme nous le verrons tout à l’heure, que cet ouvrage est une erreur de sa jeunesse.

Bayle, plus sagace que De Thou et non moins frappé que lui des grandes qualités morales de Marguerite, voit dans l’auteur de l’Heptaméron un exemple éclatant d’un certain genre de contraste qui se rencontre assez souvent entre quelques tendances de l’esprit ou de l’imagination et ce fonds d’idées et de sentimens qui détermine la rectitude ou le désordre de la vie. « Voici, nous dit-il en parlant de la reine de Navarre, une reine sage, très vertueuse, très pieuse, qui compose un livre de contes assez libres, et qui veut bien que l’on sache qu’elle en est l’auteur. Combien y a-t-il de dames actuellement plongées dans les désordres de la galanterie qui pour rien au monde ne voudraient écrire de cet air-là ! Ce qu’elles écrivent et même ce qu’elles disent est d’une pudeur extraordinaire… Il y a d’étranges inégalités dans l’âme humaine, et beaucoup de disparates entre le cœur et l’esprit[1]. » Bayle aurait pu en effet appuyer son observation d’un exemple en opposant à la première Marguerite, princesse vertueuse qui rédige des contes scabreux, la seconde reine de Navarre, la femme de Henri IV, qui a laissé, en même temps que la réputation d’une personne très légère, des mémoires très spirituels, mais surtout très pudiques.

Il ne faudrait pas toutefois conclure des réflexions de Bayle qu’un philosophe du XVIIIe siècle, Duclos, avait raison quand il osait soutenir devant Mmes de Mirepoix et de Rochefort que les femmes sont d’autant plus indifférentes aux libertés du langage qu’elles sont au fond plus honnêtes, et quand, pour montrer à ces deux dames l’estime qu’il faisait de leur vertu, il leur contait des histoires si franches, que Mme de Rochefort fut obligée de l’arrêter en lui disant :

  1. Dictionnaire historique de Bayle, à l’article Navarre.