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imités du Décaméron, le recueil de la reine de Navarre est celui qui tout à la fois se rapproche et diffère le plus du modèle italien. Ni les auteurs des Cent Nouvelles nouvelles, ni Bonaventure Desperriers, ne s’occupent d’encadrer leurs récits à la manière de Boccace. La grande affaire pour eux, c’est de broder après lui, et sur le même thème licencieux et satirique, une série d’historiettes plus ou moins différentes de celles du Décaméron, tandis que la reine de Navarre au contraire s’applique surtout à imiter Boccace dans ses prologues ou dans ses épilogues, c’est-à-dire dans la partie de son ouvrage tantôt la plus émouvante, tantôt la plus gracieuse, et toujours la moins immorale. Quant aux récits du conteur italien, même lorsqu’elle en reproduit les libres allures, c’est toujours avec plus de naïveté, moins d’agrément si l’on veut, mais plus de sobriété dans les détails scabreux. Elle s’écarte aussi beaucoup plus souvent que lui des données grivoises des novellieri pour y substituer des récits plus pathétiques ou plus délicats, et enfin, même quand elle s’abandonne aux gaillardises du genre, on la voit s’évertuer à faire de l’ordre avec du désordre, c’est-à-dire à tirer d’un conte léger des conclusions édifiantes.

L’origine de l’Heptaméron, telle que nous venons de l’indiquer, nous est d’ailleurs certifiée par Marguerite elle-même. Celle-ci nous apprend en effet dans son prologue que le succès de la seconde traduction française des contes de Boccace publiée en 1543 par un de ses secrétaires, Antoine Le Maçon, avait donné l’idée au roi François Ier, à son fils le dauphin (depuis Henri II), à la dauphine Catherine de Médicis et à Marguerite d’Angoulême de se réunir à quelques autres dames et seigneurs de la cour pour tenter ensemble une imitation du conteur florentin ; chacune des dix personnes engagées dans l’entreprise devait composer dix récits, lesquels, partagés en dix chapitres ou journées, auraient reproduit exactement la dimension et la division du Décaméron. Il avait été convenu qu’on s’attacherait à différer de Boccace sur un point important : c’est qu’on n’écrirait nulle nouvelle qui ne fût véritable histoire. Il s’agissait d’exécuter strictement ce qui n’avait été jusqu’ici de la part des novellieri qu’un engagement fictif. Marguerite nous apprend que le dauphin avait exigé de plus « qu’aucun des narrateurs ne fût pris parmi ceux qui avaient étudié et étaient gens de lettres, parce qu’il ne voulait pas que leur art y fût mêlé, et aussi de peur que la beauté de la rhétorique fît tort en quelque partie à la vérité de l’histoire. »

Après nous avoir ainsi exposé le projet qui donna naissance à son livre, l’auteur nous apprend que l’exécution de ce projet primitif fut arrêtée par diverses affaires générales ou particulières qui survinrent à la cour. Il est possible que la modestie de Marguerite