Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 40.djvu/880

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On ne croit pas médire de l’humanité en reconnaissant que les hommes tirent d’eux-mêmes ou du gouvernement qu’ils se sont donné leurs plus grandes impulsions, que les influences physiques sont secondaires, qu’en tout cas ces influences ont une action logique et conforme à leur nature, bienfaisantes ou malfaisantes selon la facilité ou la difficulté qu’elles apportent à la satisfaction de nos besoins. Vous forcez tout, et l’on ne sait plus où l’on en est, quand vous dites que les faveurs de la nature sont des obstacles et que ses obstacles sont des faveurs.

Serait-il plus sensé de considérer comme une bénédiction l’inertie des gouvernemens ? Ici encore revenons à l’Espagne. Il y a vingt ans, ce pays avait les plus mauvaises routes du monde, tandis que l’Angleterre en avait d’excellentes : à tel point que le mulet était la providence de l’Espagne, lui tenant lieu tout ensemble et de voie de communication et de moyen de transport, un chemin qui marche, comme dit Pascal à propos des rivières. On sait le rôle immémorial que jouent les arrieros dans tout récit d’Espagne. Or il faut se rappeler que la loi était la même dans les deux pays au sujet des routes, l’état ne faisant rien par lui-même et n’imposant rien aux localités : les deux peuples étaient absolument livrés à eux-mêmes, dans leur force et dans leur liberté. Dans ces conditions, ce que l’un fit et ce que l’autre ne fit pas montre clairement que l’inertie des gouvernemens n’est pas une impulsion, mais que les peuples vivent de leur génie, d’où ils tirent, l’état s’abstenant, tantôt l’activité, tantôt l’apathie.

En voilà bien assez sur cette singulière doctrine qu’un peuple est actif à proportion de ce que son gouvernement est inerte. Toutefois cette maxime a un pendant, un corrélatif qui vaut la peine qu’on s’y arrête autrement. Ici je fais allusion à ce dire si répandu, que l’activité des gouvernemens éteint celle des peuples, quand elle les prévient en des choses dont ils sont curieux et capables. Voilà du moins qui est supportable au premier aspect. Sans doute il reste à expliquer pourquoi les gouvernemens se mettent à faire des choses dont les individus ou les compagnies se fussent acquittés, pourquoi un gouvernement absolu qui n’a rien à gagner en fait de pouvoir ou de prestige (celui par exemple de Louis XIV) s’impose une besogne accablante de soins purement superflus. Ceci expliqué (je ne prévois pas comment), j’avoue que la maxime est spécieuse. Naturellement les personnes ou plutôt les partis qui l’émettent en font application à la France, mais non sans être vivement combattus : nous sommes témoins à ce sujet d’une dispute où apparaissent les deux propositions les plus contradictoires qu’on puisse imaginer.

Les uns disent : « Nous n’avons pas en France l’esprit entreprenant et spontané qui distingue les Anglo-Saxons, parce que nos lois nous ont habitués à les laisser tout faire et à tout prévoir pour