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Tout cet individualisme peut tenir en quatre mots : aversion de la discipline, goût de l’isolement. Et ceci n’est pas une excentricité, mais la prédominance chez cette race d’un goût ou si vous aimez mieux d’un dégoût naturel. Si l’homme est un animal politique, c’est-à-dire sociable, il n’est pas moins vrai d’ajouter qu’il est un animal solitaire ; les deux choses se mêlent en lui. J’ai lu cette inscription à la Grande-Chartreuse, sur la porte d’une cellule : e bcata solitudo ! sola beatitudo ! Vous vous avancez beaucoup, mon révérend. Non, la solitude n’est pas notre seul bonheur. Rappelez-vous donc comme vous allez à vos frères les jours de spatiament, comme vous employez aux conversations les plus continues et les moins écoutées ces deux heures par semaine où la parole vous est rendue ! Mais tenez, sans aller plus loin, auriez-vous mis sur la porte de votre cellule un latin si agréable, n’était quelque souvenir du monde ? D’un autre côté, je rends hommage à votre pénétration : vous êtes pour une bonne moitié dans le vrai. Chacun de nous est chartreux à ses heures, encore plus fatigué de son prochain que de lui-même, avec un besoin intermittent, mais impérieux de sécession et de repli. Il y a des momens où l’homme rejette violemment son semblable : tel est ce dégoût qu’il devient quelquefois un appétit de destruction personnelle. Retrouvant l’homme au fond de nous-mêmes, l’homme qui nous est un objet d’horreur et de mépris, nous finissons par nous haïr nous-mêmes et par nous fuir d’une fuite qui nous emporte jusqu’au néant. Il n’est pas clair que ceci soit un paradoxe ni même une hyperbole : il est fort avéré au contraire que l’Anglais n’a pas son pareil pour le suicide comme pour l’isolement.

Au fond, qu’est-ce que ce besoin de solitude plus ou moins prononcé selon les races ? Le besoin de liberté sous une de ses formes les plus impérieuses, à telles enseignes que les peuples les plus libres sont ceux que vous voyez le plus épris de la vie domestique, les gardiens les plus jaloux de leur foyer contre l’œil du fisc et de la police. Si les dieux lares existaient, les Anglais les eussent découverts. Ils ont bien inventé la religion du chez soi, home, sweet home, ainsi qu’ils l’appellent. Rien n’est plus conforme au génie individualiste de cette race, la famille, le foyer étant encore plus que la propriété un appendice et une extension de l’individu.


III

L’individualisme, qui est une objection contre le prochain, contre l’homme en général, en est une à plus forte raison contre l’homme de pouvoir et de police qui vient à nous la main pleine de sujétions et de contraintes : de là parmi les Anglais une réduction systématique de ce personnage.