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leur ennemi une proie, un gibier, où l’on tue son vieux père d’un coup de massue, où l’on tue sa femme de travail, où l’on se tue soi-même d’eau-de-vie. Regardez-vous bien ; c’est votre caricature qu’on vous montre là, c’est-à-dire la figure que vous pourriez faire en livrant à toute leur saillie les traits de votre naturel. Voilà ce que c’est que l’indiscipline et la souveraineté des instincts, — l’individualisme, puisqu’il faut l’appeler par son nom !

Maintenant êtes-vous de ceux qui conçoivent par-dessus tout la règle, qui pratiquent volontiers l’obéissance ? Triste condition ! Vous voilà semblables à ces troupeaux asiatiques qui se croient des hommes sur certaines apparences, mais qui ne le sont pas, vu qu’ils obéissent à un homme. Allez paître en Orient. Je sais bien que l’Orient croit obéir à des pouvoirs divins en obéissant comme il fait, ce qui sauve sa dignité. Cependant l’homme disparaît et s’abîme en face de Dieu tout comme sous le poids des instincts brutaux. Le maître qui vient à lui comme délégué d’en haut l’accable, l’annule. À cette école, nous désapprenons notre jugement, notre volonté, nos ressorts individuels et cette faculté de progrès qui distingue les sociétés occidentales de celles du castor, de l’abeille, de la Chine.

On voit quel est le problème : il s’agit de constituer des pouvoirs publics, mais qui ne soient ni à base divine ni d’un seul homme. Dans le premier cas, c’en est fait de l’humanité ; dans le second cas, il y va de l’honneur. Cela revient à dire que la liberté politique est tout, mettant l’homme sous l’empire du droit exprimé par des pouvoirs nationaux, et néanmoins le laissant en possession de tout son individualisme pour instituer et pour juger ces pouvoirs, ces organes du droit.


V

Nous ne croyons pas en tout ce qui précède avoir commis de digressions et prodigué les détails inutiles. À tout hasard, nous ferons bien de revenir sur nos pas et de rassembler la preuve que nous avons voulu faire, éparse qu’elle est en bon nombre de détours et d’embranchemens. Il s’agit de savoir si la France est ce que nous la voyons, c’est-à-dire moins entreprenante et moins active que telle autre nation par le fait de ses maîtres, qui l’auraient toujours serrée de trop près, comblée de tutelles et de disciplines, — ou bien si elle est ainsi naturellement, par où elle mérite un gouvernement d’une étendue et d’une sollicitude inconnues ailleurs.

La question est des plus graves, car si nous sommes la créature de nos institutions, défectueux comme nous le reconnaissons à certains égards, impropres comme nous le paraissons à une liberté stable et régulière, il faut réformer nos institutions ; il faut jeter