Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 42.djvu/426

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dise, n’y a rien changé. Le christianisme a fait la guerre aux appétits déréglés, qui n’épuisent pas moins le corps que l’âme ; il a placé hors de cette vie mortelle le but suprême de nos efforts, mais il n’a pas interdit l’usage modéré des biens terrestres qui donnent seuls au corps sa force et à l’âme sa liberté.

Ce qui le prouve jusqu’à l’évidence, c’est l’immense supériorité de richesse des peuples chrétiens. Comparez aux plus beaux momens de l’antiquité l’état actuel du monde, et vous verrez quelle différence de population, de puissance et de bien-être ! Partout, dans les derniers temps de l’empire romain, la population décroît avec la richesse ; dès que l’esprit chrétien a sérieusement pénétré l’humanité, la richesse renaît et ne cesse pour ainsi dire de grandir jusqu’à nous. Non-seulement cette supériorité se déclare entre le monde chrétien et le monde païen, mais elle apparaît de nos jours avec plus de force entre les nations vivantes. Où en sont les populations musulmanes ou bouddhistes sous le rapport de la richesse comme sous tous les autres ? Les nations chrétiennes au contraire ne cessent de se fortifier et de s’étendre. Comment dire, après de pareils exemples, que le christianisme est, par son essence, contraire au progrès matériel ? Qui ne voit qu’il y a en lui une vertu féconde qui agit sur l’homme tout entier, et qui développe à la fois les forces physiques et les forces morales de l’humanité ? Que veut dire ce beau mot de civilisation, ce mot que le monde n’a connu qu’après des siècles de christianisme, s’il ne signifie l’union de toutes les puissances de l’âme, de l’esprit et du corps dans un harmonique et majestueux développement ?

À cet enseignement des faits, on oppose des textes étroitement interprétés et des confusions de mots. « L’économie politique, dit-on, s’intitule elle-même la science des richesses, et qui ne sait que la passion des richesses est formellement repoussée par l’Évangile ? Écoutez cette parole divine : Nul ne peut servir Dieu et Mammon, et cette autre plus significative encore : Il est plus facile de faire passer un câble par le trou d’une aiguille que de faire entrer un riche dans le royaume des deux. » L’équivoque porte ici sur le sens du mot richesse. L’économie politique a pourtant soin de définir ce qu’elle entend par ce mot ; les richesses, pour elle, sont les objets matériels qui servent à satisfaire les besoins des hommes, comme les alimens, les vêtemens, les maisons, et qui ne peuvent avoir d’autre origine que le travail et l’épargne. Est-ce à la richesse ainsi comprise que s’adresse la condamnation divine ? Mais alors il faut laisser le genre humain mourir de faim et de misère. Non, Mammon n’est pas le symbole des richesses et des satisfactions légitimes ; c’est le démon des richesses illicites et des jouissances désordonnées. L’économie