Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 42.djvu/57

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


présent. Au lieu de voir un danger dans la propagation des connaissances, pénétrons-nous bien de la vérité que Tocqueville a exprimée en ces termes : « Les lumières sont les seules garanties que nous ayons contre les écarts de la multitude. »

Je regrette d’avoir à dire qu’à cet égard la France laisse aujourd’hui encore infiniment à désirer. Le programme d’enseignement de nos écoles primaires est excessivement restreint, et encore, tel qu’il est, il s’en faut bien que la presque totalité de la population y soit initiée. Une multitude d’enfans ne mettent pas le pied à l’école, et beaucoup de ceux qui s’y rendent n’en profitent guère, parce qu’ils ont peu d’assiduité et quelquefois parce que le personnel enseignant est médiocrement instruit ou peu zélé. Au surplus, si peu que donnent les instituteurs primaires, ils rendent à la société au-delà de ce qu’ils en reçoivent. Une pensée de parcimonie, qui n’était pas sans quelque mélange de dédain et d’hostilité pour l’instruction primaire, a fixé leur traitement si bas que dans ces conditions il est impossible d’attirer et de retenir un homme qui se sent quelque valeur. Le ministre de l’instruction publique a pu, par un prodige d’économie, sans que son budget eût été accru, augmenter dernièrement le traitement de ces fonctionnaires ; mais à quel point l’a-t-on porte ? A 700 francs pour la plupart des cas, c’est-à-dire à une somme inférieure à ce que gagne dans les villes un ouvrier médiocre, à peine égale à ce qu’est devenu le salaire du terrassier dans un quart ou un tiers des départemens depuis que la construction des chemins de fer a provoqué une grande demande de bras. L’instituteur communal, dans les communes rurales, est moins bien partagé que le terrassier sous d’autres rapports. Il a moins que lui la jouissance d’un bien que les hommes prisent très haut de nos jours, l’indépendance ; il est dans un assujettissement absolu.

Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le détail des changemens à apporter au programme et au régime des écoles primaires, ni d’exposer l’organisation et les méthodes d’enseignement qui conviendraient le mieux pour les écoles spéciales. La question a fait l’objet d’un rapport plein d’intérêt dû à deux membr.es du jury, MM. le général Morin et Tresca, directeur et sous-directeur du Conservatoire des Arts-et-Métiers. Je crois pourtant ne pouvoir me dispenser de nommer ici l’école appelée La Martinière, de Lyon, qui remplit si bien dans cette grande cité la mission dont je parle. Le succès de cette école rendra facile la tâche de l’autorité lorsqu’elle se proposera de doter les principaux foyers de l’industrie française d’un enseignement adapté aux besoins des populations ouvrières [1].

  1. L’école de La Martinière a été décrite tout récemment par un ancien officier du génie, M. Antonin Monmartin, de Lyon, qui a pris une part importante à la fondation de l’école, et qui n’a pas cessé d’en être un des administrateurs les plus dévoués et les plus éclairés.