Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 43.djvu/269

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


M. de Manteuffel avait un tout autre système et des convictions bien différentes. « Lorsque, disait-il dans la fameuse séance de la seconde chambre du 29 janvier 1852, je me mets à la place d’un ministre d’Autriche qui voudrait détruire, affaiblir, humilier la Prusse,… à la place de ce ministre hostile à la Prusse, je donnerais à mon ambassadeur à peu près les instructions suivantes ; je lui dirais ; Tâchez de rendre en Prusse le régime parlementaire aussi fort que possible ; agissez de telle manière que les chambres soient régulièrement convoquées chaque année ; efforcez-vous de trouver des hommes de solides poumons et d’un front d’airain qui à chaque occasion attaqueraient l’autorité, l’affaibliraient et la feraient choir. Voilà quel est l’intérêt des ennemis de la Prusse ! » Du reste ce ne fut pas seulement le manque de solides poumons qui devait rendre M. de Manteuffel peu favorable à un gouvernement de discussion libre : des qualités bien plus essentielles lui faisaient également défaut. Nous ne nous rappelons pas avoir jamais rencontré dans ses discours quelques vues d’une certaine originalité, quelques allusions même indiquant un savoir historique ou politique plus qu’ordinaire. À ses débuts sans doute, on l’avait vu orner ses essais oratoires de citations plus ou moins heureuses empruntées à Goethe ; mais bientôt cessa même ce léger sacrifice aux grâces, et la malice du temps ne se fit pas faute de relever une singulière circonstance : c’est que la subite extinction de cette faible veine de dilettantisme poétique chez le baron de Manteuffel coïncida précisément avec le départ du directeur de la presse, M. Ryno Quehl, ancien journaliste qui avait échangé son poste à Berlin contre celui de consul-général à Copenhague. Après sa chute à l’avènement du régent, élu député à la chambre, M. de Manteuffel n’y fit que trois apparitions, chacune d’une demi-heure à peu près ; lui, l’ancien ministre des affaires étrangères, ne prit pas même la parole dans les débats sur la reconnaissance de l’Italie !… « Une constitution allemande, disait-il au moment où allait être restauré le vieux Bundestag, une constitution allemande est impossible avec cette double garniture de parlemens ! Oui, il est survenu un changement dans la politique prussienne : nous voulons rompre décidément avec la révolution. La politique doit devenir transparente : puisse-t-elle ne plus jamais être enveloppée de brouillards ! » Les brouillards, aux yeux de M. de Manteuffel, n’étaient pas seulement les aspirations unitaires de l’Allemagne, mais toutes les idées étranges de division des pouvoirs, de responsabilité des ministres, de participation sérieuse des citoyens aux affaires du pays, toutes ces innovations si contraires à l’ancien état bureaucratique, au « vieil esprit prussien. » Et puisque ce mot de vieil esprit prussien est de nouveau remis en honneur dans certaines