Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 44.djvu/578

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Nous couchons le premier soir au village d’Hussein-Oghlan et le lendemain à Kaledjik. Tout ce pays entre Angora et le Kizil-Irmak (le Fleuve-Rouge), l’ancien Halys, présente assez peu d’intérêt. Ce sont presque toujours de tristes et pierreux plateaux dont l’uniformité est parfois variée par quelques groupes de chênes nains dans un creux ou par un troupeau de chèvres d’Angora dont on voit, briller de loin, sur la pelouse jaunie par l’été, les blanches et soyeuses toisons. Quand nous sommes arrivés près de la cime de l’Idris, large montagne qui s’élève entre la vallée de l’Halys et Angora, au nord-est de cette ville, nous avons devant nous, de l’autre côté du fleuve, que nous n’apercevons pas encore, toute une mer de montagnes. Ce sont de grandes croupes allongées comme celles des environs d’Angora, mais dont la physionomie ne manque pas d’originalité. Ici, du minerai de fer rougit le terrain et donne à certains pans de rochers l’aspect d’une plaie sanglante ; là, ce sont des bancs d’argile jaune ouverte, qui prennent les plus singulières nuances qu’on puisse imaginer. Les pentes, ravinées en tout sens par les pluies et les torrens d’hiver, rappellent, avec une couleur différente, l’aspect d’un glacier suisse. Vers le soir, les ombres noires qu’y répandent et qu’y croisent de tous côtés les rayons obliques du soleil donnent à toutes les arêtes un relief étonnant.

Un peu avant d’arriver à Kaledjik, le terme de notre seconde étape, nous apercevons enfin l’Halys, un ruban bleu qui se déroule entre des rives d’un jaune pâle. Cette petite ville de Kaledjik, où nous recevons l’hospitalité chez le mudir, présente un aspect étrange et charmant. Un pic en forme de pain de sucre, qui fait de ce côté comme un cap avancé de l’Idris-Dagh, porte à son sommet une forteresse et des tours à demi ruinées. Sur les flancs du pic tournent de raides sentiers qui montent au château, et qui font communiquer entre elles les diverses parties de la ville. Les maisons éparses au pied de la montagne lui forment une ceinture que nuancent de vives couleurs les jardins dorés et rougis par l’automne. Au-delà s’étend un vaste horizon de plaines et de montagnes.

Nous avons appris en chemin que, sur cette route même d’Angora à Kaledjik, la veille du jour où nous y passions, une quinzaine de personnes ont été dépouillées par six voleurs, des Kurdes de l’Haïmaneh ; c’étaient de jeunes paysans qui portaient à la ville de la paille, du bois et autres denrées. On leur a pris leurs cognées, leurs habits, les meilleurs de leurs chevaux. Dans le village où l’on nous conte cette aventure, je demande si on a porté plainte au pacha ; « Qu’y ferait-il ? » nous répond-on. Il ne se peut rien dire de plus fort contre l’administration turque que ce mot naïf, dont ceux qui le prononcent sont loin de comprendre toute la gravité. Le soir,