Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/102

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illustre que celle de Gracchus, et qui n’ambitionnait pas moins que lui la popularité, mais pour d’autres fins. Caïus Gracchus, voyant la sienne atteinte par les intrigues du sénat, faisait tout pour la reconquérir. Le consul ayant ordonné à quiconque n’était point citoyen de Rome de quitter la ville, où l’on allait voter sur des lois proposées par Gracchus, et qu’un grand nombre d’Italiotes étaient venus appuyer, le tribun fit afficher dans les lieux publics une protestation contre cette mesure arbitraire, et promit à ceux qu’elle frappait de leur venir en aide. Cependant il poussa la modération jusqu’à laisser conduire en prison, sous ses yeux, par ordre du consul, un hôte et ami de sa famille, disant qu’il ne voulait pas donner à ses ennemis le prétexte qu’ils cherchaient pour commencer les violences.

Caïus prit parti contre les puissans dans une autre circonstance. On devait donner des combats de gladiateurs au milieu du Forum, où avait encore lieu ce genre de représentations, puisqu’alors Rome n’avait point d’amphithéâtre. Un certain nombre de magistrats firent dresser autour du Forum des échafauds pour les louer aux spectateurs. C’est ce qu’on nomme aujourd’hui à Rome des palchi et cette industrie est pratiquée à l’occasion des cérémonies religieuses et des divertissemens du carnaval. Caïus Gracchus ordonna d’enlever les échafauds, afin que le peuple pût voir les jeux sans rien payer. On n’obéit point au tribun. Gracchus attendit jusqu’au soir qui précédait le jour de la représentation, prit avec lui des ouvriers et abattit les échafauds pendant la nuit. Le lendemain matin, le Forum était libre. Cette satisfaction donnée à la multitude coûta cher à Gracchus, si, comme on l’a cru, elle l’empêcha d’être nommé tribun pour la troisième fois. Ce ne fut, je crois, qu’une occasion pour les personnages influens qui l’avaient soutenu de montrer leur malveillance, et pour le peuple de montrer son ingratitude et son refroidissement.

Le sénat crut le moment arrivé d’en finir avec Caïus Gracchus. Opimius, son ennemi, venait d’être nommé consul. « Ils cherchaient, dit Plutarque, tous les moyens de l’irriter, afin que lui leur donnât quelque occasion de courroux pour le tuer. » Caïus se contint d’abord; mais, poussé par ses amis, il rassembla ses partisans pour tenir tête au consul et appela, dit-on, bon nombre d’Italiotes qui vinrent peut-être spontanément à Rome pour appuyer, comme ils l’avaient déjà fait plusieurs fois, leur défenseur et leur patron.

Caïus Gracchus était allé en Afrique pour faire sortir Carthage de ses ruines en y établissant une colonie romaine, dessein qu’exécuta depuis César. Scipion Emilien avait fait vœu, en dévouant Carthage aux dieux infernaux, que l’herbe y croîtrait toujours : c’était la vo-