Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/35

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présent que nous sommes sans protecteur, à présent que j’ai perdu mon bien-aimé Frederick, il vous importe peu sans aucun doute de froisser mes sentimens... Si du vivant de ce pauvre ami vous eussiez rempli vos devoirs à son égard, jamais, non, jamais... »

Mistress Fred n’alla pas plus loin, suffoquée par ses larmes vindicatives.

« Ne faites pas attention aux paroles de Susan, me dit Nettie... Il est bien à vous d’être venu, aujourd’hui que rien ne vous y obligeait plus... Encore un service, docteur Edward... Faites en sorte qu’on ne s’occupe plus autant de nous!... Les visites, les complimens de condoléance, les offres de service, affluent de tous côtés... Obtenez qu’on nous laisse à nous-mêmes... Vous savez que nous n’avons besoin de rien, ajouta-t-elle avec un mouvement de fierté. Vous savez que rien n’est changé ici... Sans vouloir désobliger personne, il faut que personne ne l’ignore... Tout marche ici comme par le passé.

— Je m’en aperçois, répondis-je avec une certaine amertume;... mais ma visite n’est pas un simple acte de politesse. Je venais demander à ma belle-sœur ce qu’elle compte devenir... Privée de votre soutien naturel, mistress Rider, vous avez sans doute formé quelques projets pour vous et pour vos enfans? »

Susan me regardait tout effarouchée, et comme saisie d’une terreur vague devant cette question dont le sens paraissait lui échapper. Jetant du côté de sa sœur un coup d’œil suppliant : « Nettie, lui disait-elle,... Nettie! » Et, sauf cet appel routinier, elle ne trouvait plus une parole. Quant à moi, j’étais au désespoir et par conséquent impitoyable.

« Nettie, et toujours Nettie! m’écriai-je avec une espèce de fureur. Est-il donc bien vrai que rien n’est changé?... Resterez-vous jusqu’au bout l’esclave des autres?... Qu’allons-nous devenir?... Avez-vous fait un pacte éternel avec cette misérable destinée? »

Laissant tomber de ses mains laborieuses la petite veste de deuil qu’elle achevait de décorer : «Je vois à votre figure que vous avez passé la nuit, me dit-elle avec une certaine tendresse... Vous êtes fatigué, vous avez l’esprit malade... C’est là, je le comprends, ce qui vous pousse malgré vous à tenir ce langage….. En somme, voyons, — à part le pauvre Fred, auquel vous ne songez ni les uns ni les autres, — tout se retrouve ici sur le même pied qu’il y a huit jours. Peut-être même y suis-je plus nécessaire, peut-être mes devoirs sont-ils devenus plus stricts qu’ils n’ont jamais été... Je n’y puis rien, personne n’y peut rien... Susan est là, les enfans sont là... Pour ces derniers, à qui je ne puis faire donner ici une éducation très convenable, il vaudrait sans doute mieux retourner dans la co-