Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/983

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Londres, la dette de la propriété dépassera la valeur du capital de la propriété. Cette situation donnée, si le revenu de la terre s’abaisse tout à coup, si, développé par l’accroissement de la population, il est subitement anéanti par la détresse et par la famine, la ruine d’une partie de la propriété sera inévitable. C’est le fait de l’Irlande avec cette circonstance aggravante que la plupart des capitaux empruntés sont des capitaux anglais, et que les arrérages des emprunts doivent être payés à Londres. Il y a donc de la part des propriétaires résidens enlèvement involontaire et partiel des produits annuels de l’Irlande, comme de la part des propriétaires absens enlèvement total et volontaire ; il y a l’absentéisme des capitaux comme celui des personnes. Ajoutez que, pour une partie des propriétaires résidens, la propriété n’est pas complète. En recevant des concessions de terres confisquées, les anciens concessionnaires furent souvent embarrassés pour les faire valoir. Ils les livrèrent à d’autres à perpétuité moyennant une faible rente et en se réservant ce qu’on appelle le droit de head-landlord. Une nouvelle portion du revenu annuel quitte ainsi l’Irlande pour n’y pas revenir. Comment résister à un pareil délabrement? La terre, le travail et le capital font défaut. De ces malheurs, que l’on peut résumer et définir ainsi : accroissement de la population sans accroissement de fertilité, de travail ni de capital, — le plus grand est la disparition du capital.

Vous ne comprenez pas la misère de l’Irlande, et vous accusez une classe, une race, une religion; mais la perte continue et progressive du capital, savez-vous bien ce que c’est? Une série de souffrances qui conduit à la décadence. Le plus grand désastre de l’humanité, la destruction de la civilisation romaine et l’invasion des Barbares, n’a pas eu d’autres causes. Si l’Irlande du XIXe siècle est exposée aux famines du moyen âge, c’est que l’Irlande, comme le moyen âge, n’a pas de richesse accumulée; mais à trois heures de l’Irlande, sur l’île-sœur, comme on l’appelle, existe la plus merveilleuse accumulation de capital qu’ait jamais connue le monde. Que le capital anglais, qui va se répandre sur tous les points du globe, consente à féconder l’Irlande : à l’instant même, la propriété secouera la chaîne de ses dettes, le travail fertilisera le sol, et la production renaîtra. Sous le rapport économique, et sous ce rapport seulement, l’Irlande est de plusieurs siècles en arrière des pays qu’elle égale en lumières; d’un seul élan, elle peut conquérir le bien-être de la civilisation, à laquelle elle a conservé jadis le dépôt des sciences et des lettres.

En appréciant l’influence de l’accroissement de la population, on comprend pourquoi, à mesure que les anciens maux sociaux diminuent,