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BRUTUS
D'APRES
LES LETTRES DE CICERON

Sans les lettres de Cicéron, nous ne connaîtrions pas Brutus. Comme on n’a jamais parlé de lui de sang-froid, et que les partis politiques se sont habitués à placer sous son nom leurs haines ou leurs espérances, les traits véritables de sa physionomie se sont effacés de bonne heure. Au milieu des débats passionnés que son nom seul soulève, tandis que les uns, comme Lucain, le mettent presque dans le ciel, et que les autres, comme Dante, le placent résolument dans l’enfer, il n’a pas tardé à devenir une sorte de personnage légendaire. La lecture de Cicéron nous ramène à la réalité. Grâce à lui, cette figure saisissante, mais confuse, que l’admiration ou la terreur avait grandie outre mesure, se précise et prend des proportions humaines. Si elle perd de sa grandeur à être vue de si près, au moins y gagne-t-elle de devenir vraie et vivante.

La liaison de Cicéron et de Brutus dura dix ans. Le recueil des lettres qu’ils s’écrivirent dans cet intervalle devait être volumineux, puisqu’un grammairien en cite le neuvième livre. Elles sont toutes perdues, à l’exception de vingt-cinq, qui ont été écrites après la mort de César[1]. Malgré la perte des autres, Brutus tient encore

  1. L’authenticité de ces lettres a été souvent contestée depuis le siècle dernier. Tout récemment encore la question a été débattue en Allemagne avec beaucoup de vivacité, et un illustre critique, F. Hermann de Gœttingue, a publié des mémoires très remarquables, et auxquels il me semble difficile de répondre, pour établir qu’elles sont bien de Brutus et de Cicéron. Je les tiens donc pour authentiques, et je me servirai d’elles sans scrupule.